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DROIT

Le droit est l'ensemble des règles générales et abstraites indiquant ce qui doit être fait dans un cas donné, édictées ou reconnues par un organe officiel, régissant l'organisation et le déroulement des relations sociales et dont le respect est en principe assuré par des moyens de contrainte organisés par l'État.


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Le mythe du hÉros et l'esthÉtique de la justice

Le mythe du hÉros et l'esthÉtique de la justice : Loi générale


«Il ne semble pas que la capacité de créer ou de vivre les mythes ait été remplacée par celle d'en rendre compte. »




Roger Caillois, Le mythe et l'homme, Gallimard, 1938



«Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité »

Cocteau

Sommaire: L'analyse des mythes peut prendre une portée métaphysique plus que socio- ou psycho-historique. L'on peut s'attacher ainsi à la ure du héros qui la caractérise le mieux en essayant de la saur des dépréciations qu'elle n'a cessé de subir. C'est en effet une esthétique du juste qu'elle traduit, à trars les exemples constants de la création culturelle et surtout littéraire et épique. Cette esthétique n'est pas subjectiviste, ni formaliste, ni génériciste, mais plutôt objectiviste, réaliste et unirsaliste ; elle est une esthétique du contenu et de l'objet, du sentiment et de l'idée de la justice. Il en ressort un primat de l'existant singulier humain sount saisi dans la précarité tragique de sa condition et dont la justice, ayant vocation à denir droit et loi, exige qu'il soit protégé en la totalité corporelle et morale de son sens.
Summary: Analysing myths may reach a metaphysical scope, rather than a socio- or psycho-historical one. One can then with the ure of the hero that characterise it best while trying to keep it from being disparaged as it ner ceased to be. For it is effectily an aesthetic of the just that it carries, through the constant examples of cultural and abo ail literary and epic création. This aesthetic is not subjectivist, nor formalist, nor genericist, but rather objectivist, realistic and unirsa-list; it is an aesthetic of the content and the object, of the feeling and of the idea of justice. Out ofit cornes a primate ofthe singular human being often caught in the tragic precariousness of its condition and of which justice, being destined to become right and law, requires it to be protec-ted in the moral and corporal totality of its meaning.
Les formes de l'expression héroïque ne cessent de changer. Le héros moderne ne se drape plus dans le lyrisme déclamatoire d'an-tan. Cependant, sa réalité demeure; et si l'on s'efforce d'en discerner la nature immuable, c'est sous un aspect mythique qu'il convient de toujours le percevoir.
Le héros appartient inconteslement à l'unirs des mythes plus qu'au monde de la société humaine tangible et immédiate. Mais les mythes ne contredisent pas cette société : ils ont plus précisément pour but d'en révéler le principe sous-jacent et profond. C'est que le mythe assume un sens « poiétique » ; il ne saurait être compris comme un rê, comme une affabulation, comme une fiction ou comme une projection de l'imaginaire collectif. Tout au contraire, et loin en cela des herméneutiques phénoménistes et structurales (Lévi-Strauss, Gadamer, Ricœur), ou psychanalytiques et séméiolo-giques (M. Bonaparte, Ch. Mauron, Barthes), il dévoile à la société qui adopte sa référence l'authentique essence ou archétype qu'elle implique (« das Echte bleibt» selon la formule goethéenne!). Sa vérité est par là « plus vraie » que la vérité socialement suivie, celle-ci n'étant qu'une vérité platoniciennement ignorante de sa participation à un modèle transcendant. Puis, la vérité mythique est une vérité humaine, et elle est finalisée par ce qui hante l'homme à une sorte de degré absolu : elle véhicule l'exigence de la justice.

Ainsi, le mythe ne coïncide pas uniquement ac l'exaltation de forces naturelles ou cosmiques d'après la définition de Schlegel. Dans la nature mythifiée se dissimule toutefois un élément qui est celui du divin dont l'homme est le reflet (v. Rosmini, Délie divino nella natura). De premières manifestations du héros l'attestent, quand il surgit sous le signe de dieux infernaux et d'épouvante, de taureaux ailés ou de guerriers ngeurs, et emprunte son côté sombre et funeste à des puissances telluriques que l'on craint. Mais sa seule justice n'accède guère au sens d'une égalité quelconque (du fait de l'appel au talion) et moins encore au respect de la dignité de chacun (du fait de l'incitation au meurtre et à l'action «privée»). Elle vante plutôt le chatiment augle et «justicier» (Mycéniens contre Troyens, déchirements des fratries dans le Mahabhàrata), -lorsque ne se profile pas à l'arrière- le rejet théologique et délibéré de toute anthropomorphisation du divin « imputant » sa justice de colère à l'homme sans qu'il puisse oser projeter la lecture de son sentiment sur Lui : voir les œuvres magistrales et boulersantes du Suédois Par Lagerkvist: Le Bourreau, Barabas, ou «La victime» de la Scène capitale de Jou).
S'il est en tout cas une « mythologique » bien élie des éléments plutôt physico-matériels, entreprise depuis Bachelard et R. Girard jusqu'aux travaux suggestifs de G. Durand, l'on peut inaugurer une mythologique «sans rigueur» et à ourture métaphysicienne des éléments moraux, cette fois, et donc de la justice à trars la geste du héros.
Au-delà des comportements de ceux qui prétendraient concrètement s'inspirer de lui, le héros est par là à rechercher dans le domaine où le mythe est roi : dans le champ culturel, et, avant tout, dans celui d'une création littéraire et artistique1. Et c'est alors que son discours traduit les facultés les plus hautes qui caractérisent l'humanité civilisée, et se situe résolument dans un registre esthétique, et non analytique. C'est alors aussi que sa portée est la mieux saisissable : il tend à se présenter comme un interprète de la justice. Et ce n'est pas un hasard si le héros prend d'ailleurs le vêtement d'un premier législateur de légende, même s'il faut distinguer ses rôles proprement philosophiques et moraux de ses rôles plus spécifiquement juridiques. Le langage mythique sert de médiation aux exigences muettes d'un ordre sur lequel la société repose, auquel elle doit son être et son devoir-être. Le héros personnifie le mythe, la parole qui «fait être » l'être. En même temps, il sait offrir une mystérieuse familiarité ou complicité ac chacun. Il n'est nullement une «irréalité», et n'est pas donc pas étranger à l'homme réel ; mais il se cache désormais en tous, il devient même la vérité d'une structure ontologique latente et qui doit être éillée à la conscience de son actualisation potentielle. Dans ce prolongement, sans forcément adopter la thèse un peu courte de la «katharsis» aristotélicienne, le héros est insti par le mythe d'une sorte de fonction déléguée. Il a clairement à dire ou à faire ce que l'homme est d'ordinaire impuissant à formuler ou à accomplir. Seul le héros est capable, tel Oreste, vainqueur des «antilogies» des dieux, de sortir de la contradiction, du trouble, du doute, générateur de positivisme quand il en reste complaisamment à ses incertitudes (Valéry). D'où le fait d'apparaitre sans cesse justifié (tel à nouau Oreste, prototype du héros de la justice juridique) dans le déloppement même des actes coupables dont il est l'auteur. Seul il peut assumer et dépasser cette culpabilité (comp. Caillois), en quoi il embrasse bien la double nature de l'homme, à la fois faible et résistante, mauvaise et rtueuse. Il reflète l'unité du coupable et du justifié, contrairement à la notion de héros fort, sans tache, comme incarnation moralisatrice et généricisante d'une grace le justifiant de l'extérieur
Une approche métaphysique se dessine ainsi. Elle admet pour contenu d'analyse suffisant l'image de justice qui s'attache au héros, et essentiellement, à son logos dont le style du muthos s'est emparé. Mais cette image n'est pas à regarder comme une «idole» vide, comme un signe rbal et nominal alimentant les jeux stériles des grammaires narratis ; elle n'est pas à expliquer non plus par ses conditionnements ou à décrire dans ses dirs emplois au sein d'une grille linguistique. Cette image transmet une connaissance, elle possède un sens intrinsèque à discerner.
Un tel sens montrera comment tout héros n'est pas seulement dominé par un sentiment qui justifie la dimension esthétique de son attitude, mais se trou parallèlement habité par la puissance d'une idée. C'est là la voie que suit à trars lui la justice, avant de déterminer ses fins ; des fins qui correspondent ensuite à la valeur que suscite le respect de l'existant humain à protéger au moyen du droit et à intégrer à une totalité d'aspects dont le héros lui-même donne initialement l'exemple par la composition de ce qui l'affaiblit ac ce qui le grandit.


I. L'idée-sentiment ou les voies de la justice


Indivisiblement, apparaissent liés chez le héros un élément sensible ou sentimental et un élément intelligible ou intellectuel. Cette «idée-sentiment» qui le meut, pour reprendre le vocabulaire de Dostoïevski, s'accorde bien ac l'interprétation d'après laquelle le héros ne se conduit pas de manière augle ou fanatique, mais est guidé par une connaissance et donne l'assentiment de tout son être et de tout son esprit à une signification.
Mais ce sont plus exactement les caractères à la fois objectif et unirsel de cette signification, reposant proprement sur le mécanisme de l'idée, qui permettent de vérifier la fonction onto-axiolo-gique que l'on peut attribuer au statut du héros dans le prolongement de son discours mythique. Et ces caractères accusent aussitôt les limites ou dénoncent les réductions qui affectent le point de vue trop étroitement subjectivisant et formaliste né du criticisme et du ré-examen transcendantal de la « faculté de juger ».

L'objectivité du motif sensible
Il n'est pas d'esthétique sans sentiment (v. nos Essais ph. dr.), sans cette «postulation des nerfs» qu'exigeait Baudelaire, dans ses Salons, en l'opposant à l'esthétisme formaliste du néo-kantisme, tel que les philosophies de l'«Erlebnis » et la phénoménologie naissante l'ont aussi fustigé. Mais pas plus que le sensible esthétiquement n'indique un intérêt, et par là un agrément à caractère subjectif comme le croit Kant (contra, par exemple : Alain dans ses Propos, M. Dufrenne dans sa Phénoménologie de l'expérience esthétique, P.U.F., ou les études d'E. Souriau et J.-P. Weber, ou plus récemment encore, M. Henry), le sentiment n'est à confondre ac une sensation qui servirait d'instrument à la raison et lui ferait produire des jugements de synthèse comme des représentations imaginaires. Sentiment n'est pas en l'occurrence sensation matérielle, «Neigung». Et le héros, considéré dans ses dispositions sensibles, celles du «thu-mos» ou de l'«eros» grec, est l'homme du sentiment qui s'intellectualise et se spiritualise plus que de la sensation qui se rationalise parce qu'elle est purement empirique. Chez les Tragiques (v. notre Ph. politique - 8,9; et, sur Antigone, notre Meta, et éth. - 5), quelques exemples frappants le prount, et tout particulièrement celui de l'Etéocle des Sept contre Thèbes d'Eschyle, quand il invoque une justice il est vrai plus politique que juridique. Chacun a son «dai-mon », sa disposition intérieure et sentie, mais le héros est celui qui possède un «bon» daimon en ceci qu'il se soumet à la représentation de ce qui est objectiment et que capte la première intuition de l'esprit, du «nous». Le héros politique tiendra ainsi un discours droit, un «orthos logos», ordonné à la vérité du «nous» et, plus directement, de son sentiment en tant qu'expression sensible de cette vérité.
L'on ne saurait donc prêter au héros des mobiles subjectifs, coïncidant ac toute la force de son amour-propre, comme le poète tragique sait d'ailleurs parfaitement le prévoir à l'encontre des dérisions sophistiques. Le sentiment est porteur de motivations objectis qui attestent de l'objectivité même de l'amour du juste qui le stimule. La réflexion sur le sens que le sentiment exprime, montre que le sentiment est doublé par une idée qui révèle un savoir ; mais elle indique surtout que ce sens comporte un réfèrent et que celui-ci agit comme une polarité sur la formation même du sentiment. Ce sont les données de l'analyse schélérienne du sentiment de la valeur (Le formalisme en éthique) que l'on pourrait reprendre. Et des données d'une autre nature viennent les enrichir : c'est, de manière plus radicalement violente, la secousse du «dérèglement de tous les sens » des Illuminations rimbaldiennes si chères à Claudel recomposant à dessein le mot «co-naissance» (comme Jacques et Raïssa Maritain dans leurs essais sur la «poièsis»), ce qui a été à contre-courant de la culture dominante de Taine et de Renan, d'une esthétique positi, qui fut le point d'aboutissement du kantisme; c'est encore la «connaissance émotionnelle» que Mounin attribue à Char ou de la connaissance analogique que Caillois dégage chez Saint-John-Perse
Le sentiment est dès lors expressif d'une unité indécomposable de l'homme qui se retrou à trars son lien de solidarité essentielle ac l'idée. L'idée tire son objectivité du fait qu'elle s'impose à l'esprit de l'homme pour qu'il pense et elle confère donc l'être à ses objets de pensée. Mais le sentiment est aussi attirance rs une autre unité : l'unité même de l'être, confondue ac l'unité de son sens, une unité cinétique qui fait obstacle à toute subjectivisation possible.
Une certaine réhabilitation voire reconquête de cette objectivité qui pénètre le sentiment de la justice apparait très nette chez les héros de la littérature moderne, en réaction à des manifestations jugées contrefaites du sentiment, afin de discréditer ou de ramener dans ses limites une création romanesque ou théatrale du XIXème s. romantique qui a trop marqué de complaisance à l'égard d'un héros de la sensation ou du faux-sentiment; car chez ce héros la sensation ne peut correspondre à l'idée et donc à la vérité et elle se laisse dicter une connaissance et une valeur de l'extérieur qui n'est généralement que l'utilité d'un effet à obtenir. D'où l'indignation de l'Eurydice d'Anouilh devant les larmoiements de la mère d'Orphée : « Mais faites-les taire ! » Il est vrai que les grands écrivains, de Musset à Proust, sont sount très tôt passés maitres dans l'art de la parodie ou du pastiche des héros connus, des justes postiches, quand on ne les y attendait pas
Renouant ac des tendances plus anciennes, épiques ou classiques, ce qui peut rajeunir le sobre Racine, le créateur moderne ne sera pas dupe de l'hypocrisie de paroles toutes conntionnelles et factices qui trahissent l'émotion du «self lo», bref un subjecti-visme de la seule sensation dont l'affectivité exacerbée contribue à évincer la question du sens et masque la possibilité même du témoignage à rendre à une vérité objecti de justice. « Ils rront bien » «qui nous sommes», hurlait déjà le Polyeucte de Corneille courant au martyre valorisateur et oubliant de révéler cette vérité contredite que le héros doit pouvoir aimer sans donner à penser, s'il ne la nomme pas, qu'elle n'est qu'un prétexte à s'aimer lui-même. Le critique R.-M. Albérès (Portrait de notre héros, éd. Le Portulan) a montré que, grace aux auteurs du xxc s., les comédies de l'égoïsme étaient démystifiées, que le procès du subjectivisme était engagé au nom même d'un sentiment, peut-être plus rude et plus froid, mais plus authentique et peu suspect de compromission ac le rationalisme exsangue des esthétiques néo-kantiennes de la forme.
Pendant longtemps, dès la période pré-romantique, le héros exalte son moi concret, et ses prétentions à la justice le conduisent sount à déplacer le problème du sentiment. En fait, ce héros est ésectiunelé entre deux amours. Il est partagé entre l'amour de soi, décrit sous des aspects moins tragiques qu'au XVIIe s. janséniste, assimilé aux sensations de la nature et du monde organique, et un amour de justice qui est la réincarnation du vieil appetitus beatitu-dinis des scolastiques : amour imbu de la nostalgie d'une nature présociale et prélapsaire, d'une nature idyllique et pure. Rousseau impose son modèle (v. les études de M. Raymond, de R. Derathé, de J. Starobinski, de J. Moreau). Et le noul héros épique présente le même profil marqué par le regret des temps de Grace et d'innocence ou du « paradis perdu » (Milton, Klopstock, sur lesquels l'on peut lire les belles analyses de Ch. Baudouin: Le triomphe du héros, éd. Pion). Quand l'appel de la justice l'emporte, c'est une ure tragiquement ficti, coupée du monde et impuissante qui s'installe : l'on «mesure le peu de poids de ces êtres nés du vide d'un cœur incapable de s'assujettir aux choses», comme l'écrit Raymond à propos des Rêries ; « l'ame ayant rejeté les fables trompeuses s'élè rs une béatitude positi, à une réalité transcendante», mais cette extase ne vise qu'une vaine tentati pour s'accaparer la « puissance de l'être » ou de la justice originelle.


Si la sensation déri rs le conntionnel et l'apparence, c'est qu'elle se détache en tout cas pirandelliennement de l'être réel, du substrat humain et personnel. Si elle évolue au contraire rs le sentiment, le test de vérité de ce sentiment est d'être totalement vécu (comme Phèdre l'éprou dans ses incandescences, en domptant et en assumant le «monstre » dont parlent Mauriac et Green) ; il doit se faire chair et « entrer dans l'existence » et donc en accueillir toutes les réalités les plus crues. Alors disparait une attitude de dandysme ou d'hédonisme qui traduit toujours une résurgence du héros de la sensation, du héros de l'empirisme pur, comme en écho au type de l'« homme esthétique » kierkegaardien, et qui permet de conforter les thèses réductrices d'une esthétique rationaliste fuyant le contenu et le sens objectif. Si sensualisme il y a, il n'est plus celui des délectations du moi, mais plutôt celui des abandons au tout cosmique (Giono, Camus).
Mais le phénomène nouau est sans doute l'expression du désespoir, du doute, du néant. Or le héros qui s'avance ainsi sur la scène est le plus caractéristique du héros d'un sentiment anti-conntion-naliste et anti-formaliste. Et il devient aisément un héros de justice. Chez la plupart des auteurs modernes, le sens du néant est un sens caché de l'être; il est en tout cas le moyen de restaurer, en la dépouillant des académismes et des dogmatismes qui l'ont appauvrie, la préoccupation de l'être, et donc du juste, sans laquelle, l'on en conviendra ac Bergson, le souci du néant, et donc de l'injuste, ne s'infiltrerait pas. Les fous de Faulkner et de Joyce posent les questions d'«idiot» des personnages tourmentés de Shakespeare. Beaucoup de héros en proie aux interrogations les plus subrsis d'un ordre ontologique et affichant volontiers une sorte de cynisme provocateur (le Meursault de Camus, le Garine de Malraux ou le Roquentin de Sartre) manifestent la quête intense et profonde du sens d'une justice de l'être (d'une « onto-dikè ») qui échappe aux lois de la subjectivité désormais «éclatée» ou «disséminée», dans sa tension rs l'extériorité d'un radicalement Différent de l'être qu'elle s'empêche de reconnaitre. D'autres, portés aux extrêmes, révèlent plus d'ambiguïtés encore (chez Montherlant entre Don Alvaro aspiré par la transcendance et Costals immanent insatisfait). D'autres, enfin, sèment le trouble parmi les points de repère, mais la rérsibilité dont ils jouent ne masque pas longtemps la contradiction de la contradiction au-dessus de laquelle ils ulent se placer Ge Macol de Ionesco, «supra altesse», présente le «noir Macbett» qui quitte la scène comme injuste et sanguinaire, mais annonce sinistrement qu'il sera plus injuste et plus sanguinaire encore, car au-dessus du juste et de l'injuste !).
L'on sera inconteslement redevable à ce héros de la modernité d'avoir démonté des mannequins et d'avoir débarrassé des pompes et des séductions faciles du héros immédiatement antérieur et d'avoir relativisé ainsi plus d'un siècle d'esthétique formaliste, ce qui a permis de passer aux esthétiques du contenu et de l'Einfuh-lung (Hartmann) (comp. Gaétan Picon, L'écrivain et son ombre, éd. Gallimard), et, appliquée aux œuvres plastiques, à une esthétique de la forme substantielle ou d'un vérile «principe informatif» né ac l'impressionnisme et l'expressionnisme (Focillon, Faure, Huy-ghe). Même si le héros émergeant de telles évolutions professe donc un sentiment nihiliste, sa ure de sombres désillusions rélit au moins les conditions vraies d'une approche du juste qui se révèle sount être son seul souci. Il a cessé d'être le désabusé ou l'infatué opaque au sens d'une vérité quelconque, Rolla ou Childe Harold ; ce qui conduisait à faire aimer parfois les faiblesses des ambitieux, de Rubempré, de Vandenesse ou de Sorel.
Ce n'est nullement qu'il faille exclure toute faiblesse pour être un héros. Précisément, l'orientation de la littérature française sera, comme l'a observé P.-Henri Simon (Le domaine héroïque des lettres françaises, éd. A. Colin) d'insister sur un sentiment de faiblesse plus que de puissance ; mais la faiblesse qui fait honneur au sentiment et non à la sensation, à l'empirique, est celle qui est liée à la conscience, à l'inquiétude et à la souffrance des limites atteintes et subies : faiblesse des héros qui ne réussiront pas leurs entreprises aux yeux de la société qui les épie, qui ne parviendront pas à faire reconnaitre le sens juste qui pourtant inspire leur témoignage secret: du Cousin Pons ou du Père Goriot, aux «maudits» ou aux existentiels en déréliction. L'Oreste d'Eschyle, héros de la justice juridique, dans la seule pièce Tragique qui en relè, offre déjà le visage de cette faiblesse et de ces rtiges (v. Les Choéphores) comme les constructeurs de villes et de cathédrales, ou les grands navigateurs et les diplomates itinérants de Claudel. La faiblesse est la première marque de l'emprise de l'être, le premier signe de l'objectivité, quand elle consiste à céder au poids de ce qui est hors de soi plus qu'à l'intérieur de soi.
Certes, l'objectivité offre des déris. Sa fascination peut être semblable à celle de la lumière qui éblouit, selon une vieille métaphore du symbole même de la justice ou de son idée qui trarse les représentations héroïques (mythe des héros solaires étudiés par Mircéa Eliade et Charles Baudouin dans les légendes épiques ou dans le Moyen-Orient ancien). C'est ce que pourrait signifier un nouau danger de dogmatisme caractérisé par l'abandon du héros à l'objectivité. Deux objectivités sont à distinguer: celle de l'idée et celle du réfèrent de l'idée. Si l'on confond l'objectivité idéale ac l'objectivité réelle (ontologique), l'idée cesse de traduire l'être, seul totalement objectif, et le héros n'est plus un médiateur. C'est alors que se profile le risque de l'aliénation institutionnalisante de l'objec-tivisme de l'idée : Platon la dénonce déjà dans la tyrannie des lois (quand l'on confond le «logos» dans l'esprit et l'«ousia» de justice qu'il reflète et fait être hors de l'esprit, quand le héros législateur révélant la justice s'abandonne à sa subjectivité et prend les contenus de sa pensée, les «logismoi» et les «logoi», pour les «nomoi» dans l'être que sa pensée se borne à retranscrire Et ce n'est pas un hasard si certaines philosophies de ce siècle (Hartmann, Berdiaev, Nabert) sont hantées par l'aliénation de ce totalitarisme de l'objectivité institutionnelle, c'est-à-dire immanente à l'esprit, dans l'ordre moral ou dans celui de la justice. Mais c'est le procès de l'objecti-visme idéaliste qui s'engage ainsi. Et c'est le procès parallèlement du premier exemple héroïque auquel il donne lieu : exemple stoïcien d'une morale du devoir objectif (objectif par sa forme généralisable, «in abstracto», et par son objet de raison, mais nullement par son contenu ou par sa fin dans l'esprit), exemple avéré chez Corneille et très sount au XIXe (Hernani), et passant cependant pour l'exemple de l'anti-subjectivisme romantique. C'est en tout cas cette objectivité idéaliste qui, malgré de telles critiques, a évolué rapidement rs un positivisme logique où le héros, ac le «fair play» dédialectisé qui en fait dorénavant un partenaire agréable et consensuel, dans le partage et la rétribution des chances, peut s'imposer à la tombée du rideau comme le «gagnant» ou celui qui a «réussi» suivant les règles à arbitrer.


L'unirsalité de l'idéal intelligible

Mais, d'une autre manière, l'objectivité s'entend de l'unirsalité, et c'est le contraire de l'unirsalité, à savoir la généricité, qui peut être un facteur aggravant de la subjectivité dans laquelle on peut se complaire à enfermer le sentiment déprécié du héros. C'est ce qui se manifeste très nettement dans le kantisme qui ne sort pas du conceptualisme et du rôle de la raison, ni du sentiment-sensation quantifié, le beau assurant cet accord spontané des jugements de tous qui se dispense de la nécessité d'un concept et qui n'en sollicite pas moins une faculté hétérogène de penser. Dans cette perspecti, le « bel héros » devient celui qui plait généralement sans concept ; si le concept s'introduit, l'amalgame contesté s'opère entre le beau et le bien, et le héros désesthétisé exprime le bien mais non le beau.
L'hégélianisme permet cependant de mieux comprendre encore la problématique du mythe héroïque relié à une exigence axiologique de justice. D'autant que dans la culture moderne, les exemples de la création littéraire sont, semble-t-il, en profonde rupture ac certains schémas réductionnistes et dévaluateurs qui ont été imposés par une conception philosophique dérivée de la source hégélienne.
Si l'on adopte ainsi la notion d'objectivité ontologique de l'idée-sentiment du héros, l'on évite le grief habituellement répandu par l'interprétation hégélianisante du tragique grec et des rendications de justice des personnages qui s'expriment sur le modèle d'An-tigone. Selon cette interprétation, le Rechtsgefuhl des héros n'est pas celui de Kleist, de Brentano ou de L'or du Rhin, mais il est inspiré par une conception du «droit naturel» qui est en même temps entachée de subjectivisme et de particularisme. Dans l'approche de type hégélien, tout se passe en effet comme si l'opposition du héros à l'autorité ou à l'institution élie coïncidait ac un conflit entre un sentiment intérieur, identifiable à une vérile «conscience religieuse», siège de droits d'essence subjecti et privée ou particulière, et un ordre extérieur, systématiquement discrédité par cette conscience, mais qui a le mérite de l'objectivité si on l'apprécie par rapport à ses fins, des fins saisissant l'homme complètement dans la vie politique et juridique, et qui rappelle à cette conscience le devoir de s'y soumettre et de ne pas lui «désobéir» (comp. Phénoménologie de l'esprit, «l'action morale»). La conscience héroïque peut en arrir à reprocher à cette objectivité de repousser la vérité de l'être, d'être fausse, de tomber dans l'injustice, dans la tyrannie et dans le néant. Un certain barthisme juridique (Rechtfertigung und Recht) en est résulté. Il n'empêche que, dans cette optique, le témoignage du héros demeure partiel, immergé dans sa subjectivité, celle-là même qui a pour analogue la foi - ce que prolonge l'éthique wébérienne de la conviction (Gesinnungsethik) opposée à l'éthique de la responsabilité (Werantwortungsethik, si actuelle dans le langage de la post-modernité qui renvoie plus que jamais le héros à la sphère « privée » de la conviction).
Du point de vue de la justice en son objectivité, qui sert de seul critère alèthique, le sentiment du héros est donc tenu légitimement en échec, non seulement par l'ordre du monde où il cherche à faire prévaloir l'affirmation de la partie sur le tout, mais aussi par l'ordre d'une justice gracieuse, s'il en fut, qui dépasse le monde et dont la conscience ou la foi n'est qu'une condition ou un facteur de déclenchement qui ne peut nullement en déterminer le sens ou le contenu de valeur. La subjectivité est par là totale, et elle vicie à la racine toute définition suscitée par quelque jusnaturalisme qui s'attacherait aux notions de nature de l'homme ou de personne comme principe informatif d'être.
Cette conclusion montre d'une certaine façon toutes les conséquences du luthéranisme hégélien qui met à bat l'orgueil insensé des héros et qui oppose la théorie de la justice imputée (sola fuie et par Dieu seul) à celle de la justice inhérente (procédant d'une créature qui ne peut que céder à son moi). Mais on ne peut non plus sous-estimer le poids d'une onto-gnoséologie qui a substitué à l'être unirsel l'essence générique, parce qu'elle a remplacé l'esprit intuition-nant par la raison déducti. Cette raison ne saurait «comprendre» le héros que comme un cas spécifique à l'intérieur d'une grille générique projetée sur la nature de l'homme. Le drame de la subjectivité devient celui de la particularité isolée d'un genre dont elle a été déchue. Tant que le héros n'assume pas les nécessités du monde en dépassant le tourment de ses aspirations, son sentiment de justice a l'illusion de l'objectivité et de l'absolu, alors que s'y engouffrent toutes les projections les plus narcissiques. L'homme pas plus que le monde ne sont ici perçus en terme d'unirsalité d'être, et le triomphe du genre, qui usurpe désormais la catégorie de l'être, accentue le subjectivisme de principe. Nietzsche et les psychanalystes, dans leur lecture des héros de la Tragédie, ont suivi le même généricisme (v. notre Ph. pol. à propos de Dionysos et d'Oedipe et notre Meta, et éth. sur Antigone). C'est ce qui les a confortés dans l'idée que le héros proteste commodément de sa subjectivité ou de sa conviction face à un ordre des responsabilités objectis et pratiques qui correspond au sens de «tous» ou du groupe. Cette déviation culpabilisante repose, d'un côté, sur un présupposé théologique (identification de l'être absolu et de la personne ou surnature à la Grace), et, d'un autre côté, sur un réductionnisme onto-gnoséolo-gique qui fait prendre la généricité pour l'unirsalité.
En pratiquant cette méthode où le héros est dévalué, où sa statue est déboulonnée, si «en elle-même» son action est légitime, parce qu'elle contredit une autre partie, elle est cependant coupable, et devant l'absolu la même contradiction ressurgit! Tel est le cruel sophisme qui entraine bien une négation de toute unirsalité possible, que ce soit au cognitif de la formation de l'idée jointe au sentiment, ou que ce soit au ontologique de l'objet de sens et de valeur. Les seuls sens ou valeurs promus sont ceux qui procèdent d'une objectivité et d'une unirsalité noulles, lesquelles se trount en fait confondues ac la subjectivité de la forme rationnelle et ac sa généricité: c'est le regard de l'autre (semblable) dans le groupe, c'est la «reconnaissance» qui sera le critère de la justice héroïque à partir d'une conception de l'être-en-relation déloppant la définition reçue d'une nature générique. Et ces sens ou valeurs concordent la plupart du temps ac des sens ou des valeurs pragmatiques, de succès concret, tels que les encouragent sans paradoxe les philosophies vitalistes de Nietzsche à James et Dilthey (le faux métaphysiquement peut être au moins vécu intensément selon le Gai savoir). Voilà comment accueillir et encadrer les manifestations prétendument héroïques que l'on présente sous l'indice émotionna-liste de la subjectivité et de la particularité de la «conviction» dans la méta-éthique contemporaine, héritière du pragmatisme nihiliste. Le type du héros pourrait être celui d'Oreste, visant la justice juridique (v. sur L'Orestie notre Ph. jur. europ.). Il met en évidence le rôle de l'idée accomnatrice du sentiment, par rapport au simple concept qui généricise, qui mesure et calcule. Le passage est très caractéristique, chez Oreste, des troubles et des incertitudes, des oscillations et des doutes, à la connaissance sentie par l'idée, grace à son unité réconciliatrice, confédératrice et hiérarchisatrice des contraires. En l'occurrence, le héros de justice sait parce qu'il a la faiblesse d'avoir été secoué et ballotté entre des représentations sensitis et conceptuelles ou rationnelles mais non sentimentales et intellectis ; elles ne lui ont donné à chaque fois qu'un savoir générique et incomplet. Il est héroïque en ce qu'il reçoit la connaissance et qu'il en sent et aime la vérité, et en ce que sa personne est retrouvée au plus profond comme participant elle-même de l'unirsalité de l'être à laquelle il aspire. C'est en ce sens que lliéroïcité est porteuse d'unirsaux. Elle ne les innte pas. Ils reflètent l'authenticité du témoignage de celui qui se libère de la sensation et du concept pour s'éler à l'unité conrgente du sentiment et de l'idée. Ainsi, encore, voici, dans le Jules César de Shakespeare, l'émouvante et persuasi harangue d'Antoine partant des hésitations et des résignations à la situation insurrectionnelle provoquée par l'assassinat de César et renrsant progressiment les dispositions de la foule, l'entrainant à cette connaissance ac lui : Antoine réussit à dissiper les objections, selon une vieille et redoule rhétorique prétorienne feignant d'adhérer d'abord à la rumeur ambiante, et il fait naitre la certitude ou du moins l'assentiment plénier à la vérité la plus éloignée; et la foule s'enthousiasme de sa parole et le suit Voici, de même, les augures de justice de Caton, l'inflexible, dans la Guerre civile de Montherlant; mais ils ne sauront rien en revanche provoquer d'analogue, car Pompée, le vérile héros central, est sans doute trop fier et trop incertain, et il sera défait à Pharsale, faute d'avoir conservé le dessus acquis sur son adrsaire César, faute de s'être délivré de ses torpeurs, faute d'avoir surmonté une forme d'angoisse que la lucidité de Caton avait insidieusement entretenue en lui Le héros, tel Pompée, peut donc parnir, d'un côté, à une connaissance assurée du juste, et se trour perdu, de l'autre, par le doute qu'elle n'arrache pas au fond de son être intérieur, par la faille tragique existentiellement inscrite au cœur de sa condition d'homme en dépit même de sa condition de chef


A l'opposé de ces limites, qui sont métaphysiques et ontologiques et qui tiennent à un sens aigu de la connaissance d'une vérité de justice, l'on peut montrer les limites plus dérisoires et contingentes des héroïcités imparfaites qui ne font appel qu'à un critère généri-ciste. Héroïcités construites sur la référence au devoir d'essence stoïcienne, cartésienne, kantienne ou fichtéenne; héroïcités des «maitres de soi» ou «du monde» ou d'un genre, ou d'une nation, enchassant la justice dans les moules formels des dictats de la raison ; héroïcités plus fréquemment induites, aujourd'hui, de la dialectique du consensus qui a dissout tout germe de bellicisme abstrait et qui cherche à affiner le modèle ou le prototype d'action juste par conformité à un comportement effectif et moyen dont il suffit d'élaborer les structures directrices.
La première héroïcité a été renoulée par le subjectivisme trans-cendantal ; elle mourra tout au début de ce siècle, démentie parfois ac violence ou ironie par les héros du sentiment, d'un sentiment impitoyablement anti-conntionnaliste jusqu'à l'exaspération nihiliste. Une noulle vision du héros s'introduira en progressant par une sorte d'impressionnisme appliquant des touches plus vis au héros de salon ou de cabinet pour aboutir à l'anturier, ou même à l'apparent anti-héros que pourrait être le criminel (depuis Dostoïevski et Bourget) ou le condamné ou l'exécuté (chez Malraux, Sartre, Camus, Dos Passos, Hemingway, tant d'autres). Entre temps, il y aura eu quelques rsions matérialisées de l'idéalisme du XIXe s., à trars une sorte de généricisme concret: le héros aura été l'interprète d'une justice dialectique mais résolvant un conflit de classes, une lutte de genres anti-thétiques à défaut de l'unité déclarée illusoire: procès du Galilée de Brecht ou des passionaria de Plisnier, ou mises en scène cinématographiques d'Eisenstein à Rosi. Ernst Bloch, notamment, s'est attaché à une esthétique des types juridiques de la littérature classique (romantique allemande, par exemple) en y projetant la même grille marxiste ( et M. Soriano a étudié les Contes de fées de Perrault sous un angle analogue) Quant à la seconde héroïcité qui ignore le héros capable de témoigner du meilleur potentiel de l'homme (le héros que nous nommerions « prosopologique »), elle est denue diaphane et sans relief, selon un temps qui glisse dans l'épaisseur des choses et supprime la durée intérieure, celui de La Route des Flandres de Claude Simon ou de La Modification de Michel Butor ; l'exceptionnalité de la vie s'y est anéantie pour se fondre dans un unirsel quantifiable où ne se profilent que des ures d'ombre, des signes muets sur le fond étale du «monde-objet» (Barthes)
La première héroïcité aime en tout cas à recourir à la force de sentiments explosifs et rudes : les héros renouent ac les héros épiques. Comme Gilgamesh ou les chevaliers des mythes celtiques et des légendes arthuriennes, ils aiment le sexe et la mort, ils aiment au-delà l'être seul qui procure le sens de l'unicité, de l'« unité d'esprit» selon une justice chevalresque (le Pier du Sparkenbroke de Morgan, voire le Nez de cuir de La Varende, les « quêteurs de joie » de La Tour du Pin ou les ténébreux solitaires de Gracq). En allant au sexe ou à la mort, l'on va à l'être réel, et de façon cette fois non plus nihiliste (où le suicide est enfin possible pour témoigner de la vérité, contrairement aux héros de l'absurde, du non être, de l'« indifférence» ou de la neutralisation - Moravia, Gide, Beckett). Le type héroïque cesse d'être apollinien, comme celui du héros stoïcien, pour denir dyonisiaque, sans rser pour autant dans un épanchement nietzschéen à l'abstraction du genre : il culti le singulier au cœur de l'unirsel. Et comment y parnir, si ce n'est par les intuitions de l'esprit ou de Inintelligence morale», suivant le vocabulaire de Sciacca, qui seule est capable d'accéder à l'unirsalité et donc d'en déchiffrer la référence vivante et irréductible? Il n'invoque pas en toute rigueur la « raison éthique » (Sciacca) qui le perd dans la géné-ricité. Il ne calcule pas, ne mesure pas ; il est peut être même dès lors scandaleux et anarchiste en refusant ces paramètres qui programmeraient tous ses mouments selon des catégories conceptuel le-ment déterminées (v. Montherlant, Le chaos et la nuit).
Le héros se ut sans doute ainsi « l'exception ». Mais l'exception ne sera plus la spécification d'un genre, un « cas » : elle sera le singulier même, dépassant tout genre. Avant de traiter proprement de la justice «publique», le phénomène «privé» de l'amour associé à la mort en portera témoignage, car il est lié au sens de cette unicité de l'être ; et la justice n'est rien d'autre qu'un déloppement extérieur de ce sens des relations internes. La justice véhiculera la même unicité comme signe de l'irremplaçabilité des valeurs de la vie, jusqu'au respect de la mort, qui d'une certaine manière l'implique (« cette vie vécue», dit Borges). Mais en énonçant cette vérité qui oblige à se tourner rs l'existant humain, l'on anticipe déjà sur les fins de la justice, sur le contenu et sur le sens axiologique de l'attitude héroïque, une attitude dont il faudrait vérifier maintenant qu'elle regarde plus la dignité des personnes que l'égalité et le partage que le droit réclame après les avoir cependant identifiées comme telles.

II. La valeur de l'existant humain ou les fins de la justice

Contrairement à Kant, l'on peut soutenir qu'il n'y a pas de beau sans bien ni sans justice, car c'est l'idée, et non le concept, qui est sous-jacente au sentiment, lequel n'est nullement sensation ou matière empirique. De même, à la différence des esthétiques «normatis » à tendance positiviste (comp. M. Cuvillier), l'on peut penser que la norme objecti a un caractère ontologique et qu'elle reproduit la perception la plus intellectualisée de l'être en élaborant abstraitement un sentiment initial (comp. les esthétiques d"E. Sou-riau, de R. Bayer et de J.-P. Weber). La polarité du sentiment, le réfèrent de l'idée qui l'accomne, approchés dans leur objectivité et dans leur unirsalité, semblent bien refléter alors une notion du devoir-être ou des fins de la justice. Et voici la justice tournée rs l'existant humain. Elle en assume la valeur intégrale, ce qui ressort cette fois de l'analyse des caractères d'identité et de totalité du sens même qu'offre le discours mythique du héros.
Si ce discours prend donc un sens axiologique, il vante toujours le respect d'une identité humaine, et d'une identité fortement enracinée dans la re-connaissance (et ainsi préalablement dans la connaissance) de la singularité qui est la marque propre de l'existence de l'homme. Cette singularité, à son tour, aboutit à ne pas dissocier en chaque individu certains aspects qui composent sa totalité vivante et qui interdisent de le réduire à l'espèce d'un genre rationnel.
A défaut d'être explicitement nommé à trars le modèle héroïque, le droit juste a désormais vocation à assurer la protection de l'existant humain dans cette perspecti ; et s'il se préoccupe de critères de répartition, il n'est pas douteux qu'il vise plus directement la dignité des termes humains entre lesquels un partage égal pourra ultérieurement s'opérer.


L'identité du singulier vivant

L'unirsalité implique de soi une identité singulière de l'homme. En effet, elle est incarnée et elle embrasse toute l'existence concrète. C'est ce que montrent les héros de la littérature moderne. Ils s'affirment par là distincts des héros de style stoïcien, cartésien ou kan-tiano-hégélien, engagés sur la pente du subjectivisme, ou de l'objectivité conceptualisante et formalisante, et du généricisme négateur des différences, qui les ramène sans cesse à des espèces ou à des particularités.
Le héros ne saurait être coupé d'ac lui-même, d'ac ses forces vis; on le rra «totalement» pris par le moument héroïque. C'est ce que traduit déjà la connexité du sentiment et de l'idée. De la même manière, le sens objectif et unirsel qui découle de la connaissance de l'idée, à trars le « logos » héroïque, n'est pas détachable de ce dont il est l'expression. Il s'impose invariablement comme le sens aigu de l'être de l'existant humain, et comme le sens de l'identité, de l'essence perceptible à l'esprit de cet être, capable de s'effacer de la scène de l'existence apparente. Il est, de proche en proche, le sens de l'irremplaçable ou de l'irréitérable de cet être, qui est unirsellement et absolument vrai, et qui est singulièrement aussi différent en chacun : le sens de l'Altérité.
La clarté de cette évidence à la conscience angoissée du héros, face à toutes les menaces dont il peut souffrir du fait de l'homme, et non plus seulement du fait des limites de sa condition existentielle, le conduit à rendiquer implicitement, quand ce n'est pas en législateur inaugural, une exigence de justice élémentaire. Cette exigence tend à la considération et à la promotion de l'être singulier de l'humanité vivante, soumis à bien des vicissitudes et des précarités, et natiment exposé à une injustice qui peut être qualifiée de cosmique; car, il serait doublement regretle et dérisoire que l'homme ignore à son tour cet être de son semblable, de son semblablement autre, qui est également son propre être, et ajoute une injustice voulue à une injustice subie. D'où l'enseignement par le témoignage, et le témoignage héroïque, s'élevant à une connaissance d'idéation exemplaire et la diffusant par le sentiment. D'où, sur le fondement de cette connaissance, une justice du droit et de ses lois.
Le premier des héros honoré dans les cultes de la Grèce, qui sert d'emblème identitaire aux autres et à tout homme, est le Dieu Zeus, comme symbole ouranien du ciel — désignant l'esprit («nous») et la vérité (« alètheia ») -, et comme symbole de la loi (« nomos ») de justice. Or, dans la hiérogamie des origines, le couple héroïque et divin, auteur de l'ordre du droit, vient de l'association de Zeus ac Thé-mis, symbole de la fertilité de la terre («gê»), et symbole encore du sentiment, de la volonté, et de la loi juridique formelle sur laquelle la loi de justice substantielle peut élir son assise. Ainsi, l'unirsel de l'idéal indique-t-il une première loi intelligible et substantielle de justice qui a besoin d'une seconde loi sensible et formelle à caractère juridique pour féconder ensemble un droit juste et unitaire sous le nom de «dikè», leur fille. «Dikè» repose sur l'union de «nous»/ «nomos» et de «thémis», expression du lien de la puissance infor-mati et de la puissance récepti. Hérodote décrit d'ailleurs quelque part la «thémis» comme un lieu pastoral et bucolique où l'on s'étend ; mythe de la féminité accueillante, régénératrice et protectrice. Cette naissance sacrée du droit juste, selon lliéroïcité mythique (que l'orphisme pythagoricien, virgilien, réactualisera à sa façon et qui hantera la mémoire des poètes: v. sur Virgile, P. Boyancé, et sur Nerval, M.-J. Durry), procède donc déjà de la fusion de l'unirsel informant dans une «matière» conçue comme ensemble de virtualités à accomplir. Quant à situer la singularité, elle est du côté des deux, et autant du côté du premier principe (d'information) que du côté du second (de réception) - sans forcément adopter ici la notion d'individualisation de lnylèmorphisme aristotélicien.
Mais l'attitude héroïque ne conduit pas seulement à souscrire à une justice étayée sur l'archétype des principes ou des puissances qui fixent l'identité de l'être humain, composé de l'esprit et du corps. Elle est de témoigner pour l'homme dans sa situation existentielle de fragilité, de vulnérabilité et de contingence. L'analogie s'élit alors entre le plus vieux héros, sans doute, de l'histoire mythique, Gilgamesh, et certains des héros de la littérature moderne qui ont la noble «faiblesse» de leurs tourments métaphysiques. Ac son comnon Enkidu, Gilgamesh affronte ainsi — comme Siegfried en présence du dragon ou des géants, princes lucifériens, ou comme Roland devant les ruses et les trahisons des proches, des populations non mauresques —, l'imprévisible et polymorphe monstre Huwawa « aux sept fulgurances » ; mais les victoires ne l'éblouissent pas. Dans le poème épique restitué par N. Kramer et retraduit par J. Botéro, le futur législateur d'Uruk médite sur la vanité des gloires, d'autant qu'elles sont aléatoires et ne prount nullement la justice, autrement dit une élection de l'autorité salvifique qui l'imputerait à chacun. L'injustice des situations que l'homme sans défense doit rencontrer suscite plutôt sa réflexion inquiète sans ébranler fondamentalement son exigence éclairée, - ce dont on trou trace, remarquaient Dhorme, Pirenne et Eliade, dans des textes babyloniens qui précèdent de plus d'un millénaire l'Ecclésiaste et qui insistent sur cette injustice soudaine et disproportionnée du sort amer réservé au juste Ayant vaincu, Gilgamesh contemple ému le flot des corps des massacrés d'Uruk sur le grand fleu, et son ami de combat lui-même qui ne se «réillera» jamais Et le regard du «juste» de Sumer sur « ces cranes des hommes anciens » peut croiser pascalien-nement celui, tout onirique, du Solitaire de Ionesco qui dévisage les convis d'un restaurant «dans leur cercueil transparent» De même, Ulysse manifeste sa «faiblesse» en prenant conscience des humiliations du destin, environné des cadavres de ses courageux marins. Le spectre de la mort et l'obsession de l'immortalité marquent le premier pas de la préoccupation de la justice humaine. Encore faut-il accepter de passer du ciel à la terre, et assumer lucidement la condition limitée de l'homme. En cela, elle est peut-être « injuste », mais elle est théologalement voulue comme telle, au stade d'une genèse de la création et de l'histoire (selon une théodicée). C'est ce même souci qu'ont caricaturé les pratiques de certains Empereurs Tchéou héroïcisés de leur vivant. Caillois et Granet rapportent qu'ils voulaient défier le ciel en le perçant de flèches. Leur désir était de er la société en interdisant, sous peine de mort, l'interprétation même des textes juridiques rituels. Ils craignaient que l'on ne puisse en déduire quelque ure noulle de conduite sociale; c'est qu'ils n'avaient guère estimé possible la capacité de «faire être» une réalité humaine comprise en toute sa richesse innti


Les grandes législations archaïques du bassin mésopotamien ne sont pas d'ailleurs les moindres documents dont nous disposons en faur de lTiéroïcité légendaire d'un premier initiateur ou «ensei-gneur» du juste (v. in notre Meta, et éth. - 13). Elles constituent un témoignage rendu à l'altérité radicale, au pauvre (à l'« exclu », dira-ton). Dans une communauté, la justice n'est authentique que si le héros fondateur donne en effet l'exemple de la proclamation d'une exigence axiologique de principe valant pour toute communauté ou non-communauté possible (et tel est le sens du poème d'Akhnaton au dieu Aton de justice, visant autant les Egyptiens que les non-Egyptiens).
C'est d'abord une certaine conscience de soi, c'est ensuite l'émergence de la valeur personnelle à attester, à promouvoir et à défendre qui résultent des sentiments éprouvés.
Les héros primitifs ne sont donc pas toujours des héros triomphants pré-stoïciens et exaltant le pouvoir du genre auquel ils assimilent en toute quiétude une unirsalité sans référence à une singularité quelconque. Récits antiques et modernes de la jeunesse de Cyrus ou d'Alexandre, ou de la «Naissance d'un chef» Ils ne font pas que glorifier des actions de bravoure ou d'éclat, ou le courage d'une entreprise risquée, parfois illuminée d'une angélique passion de justice, comme le seront encore les héros de Barrés, de D'Annunzio, de Jùnger, de Conrad; héros de la sublimation mystique par l'action qui anticipe sans cesse une vie future d'impossible pureté. En d'autres termes, ils ne sont pas uniquement ces «surhommes» que définissent les catégories d'Aristote ou de Hegel, ni ces «grands hommes» que l'Encyclopédie dépeint, ces sourains rayonnants, ces guerriers valeureux, ces conquérants, ces porteurs de rês et d'illusions qui donnent au mot mythe son second sens, pourtant si répandu et diffus, de rupture d'ac les normes d'un réel sous-jacent et accepté, d'un réel à l'idée duquel leur cœur devrait pouvoir s'éler et consentir (de la Henriade à la Légende des siècles, de Don Quichotte à Faust ou aux chefs d'industrie de Thomas Mann). A l'opposé, comme c'est le cas de la création spécifiquement française, les héros les plus classiques et les plus anciens sont même fréquemment des héros souffrants ou blessés, en quoi ils accusent nettement leur singularité.
Les héros ne sont jamais si «vrais» du point de vue de la signification du juste que lorsqu'ils composent ac la singularité, - et donc ac la totalité (v. infra) — de l'être personnel, en bonne compréhension ac l'unirsalité de la valeur comme unirsalité du concret. L'objectivité de leur témoignage est ainsi hors de cause et peu suspecte de recevoir une critique leur reprochant quelque conntion-nalisme. Les héros ne divisent pas en eux le bon et le mauvais ; leur « faiblesse » fait en somme la synthèse des deux éléments. S'ils sont par conséquent «exceptionnels», ils ne le sont qu'en reflétant la singularité de l'identité humaine qui signifie l'unicité ; ils ne se trount pas en une division intérieure qui rehausserait à l'état d'exception le meilleur actualisé d'eux-mêmes vis-à-vis du plus mauvais, lequel n'est finalement que le meilleur échouant à dominer. Cette exceptionnalité par division des héros de gloire, dans le sillage stoïcien, est typiquement génériciste et gomme toute identité qui n'est pas assimilable à une ressemblance. Elle est illustrée par la clémence de Titus ou par la magnanimité d'Auguste chez Corneille; elle révèle un sens bienillant de l'humanité raisonnable, mais nullement ce sens aimant de l'humanité singulière et concrètement respecle comme telle, que traduit une autre « équité » (conçue en l'occurrence comme « supra-égalité »), l'équité des rtus que le christianisme qualifiera de miséricorde et de charité, l'équité relevant du type même qu'incarne, quoiqu'imparfaitement, le mythe de Gilga-mesh. Dans un cas, l'on raisonne, calcule, équilibre, et un droit de la seule égalité en nait; dans l'autre, l'on comprend par le principe indivisible, dont on a l'intuition, et la justice de la dignité en ressort - l'équité, dans sa supra-égalité, allant à la racine même de la justification de l'égal. Tantôt s'impose la « raison éthique », dans l'acception de Sciacca (mais qui devient immorale à force de leçons de pure héroïcité déontique), et c'est l'héroïsme que prône Aristote ou que recommandent les Stoïciens en le rattachant à la magnanimité: il suppose des mesures, une égalité; tantôt l'«intelligence morale» s'affirme, toujours ac une connotation sciaccienne, et elle possède ici une forte résonance augustinienne et pascalienne, à l'encontre des héros de l'orgueil ou de la politesse et de l'honnêteté, ou du fanatisme des concepts moraux du devoir. Tantôt «le tien contre le mien », tantôt le don et la gratuité, liés au don de la pensée libre et à la gratuité de ses questions C'est la déception de Malraux confiée dans la Tête d'obsidienne à propos de Cézanne qui n'est pas capable du détachement typiquement «héroïque» d'un Braque continuant à peindre sans se demander s'il sera au Louvre, et dont la peinture peut alors paraitre de façon inattendue mériter un sens plus «juste».
En bref, l'on croit que le héros, sous la conduite de son sentiment ou de sa passion, perçoit comme tel l'autre en tant que semblable, sur le mode de la propriété, d'un droit patrimonial qu'il rendique implicitement en vue d'un plus-être dont il aurait été spolié (ure psychologique du héros épris d'un «sentiment moral», chez Pradi-nes, Berger, Mounier, etc.). Mais le héros tend plutôt à la représentation de l'autre comme singulier ou différent; c'est pourquoi son attitude de justice consiste à donner, à être sans doute plus mais en «faisant être» l'autre davantage. La valeur de la fraternité ou de la dignité l'emporte finalement sur celle de l'égalité.
L'erreur fondamentale est de penser que la justice héroïque est sagesse de la «raison éthique», alors qu'elle procède de l'«intelligence morale» qui saisit i'unité d'une vérité axiologique par intuition, et non pas seulement par sa faculté seconde de «mesurer» et de «calculer» l'action à produire en fonction d'un résultat. La justice n'implique pas d'abord l'égalité. Certes, il est un héros typique du droit, héros solaire, porteur de la mesure qui éclaire, que l'on retrou dans le personnage féminin du fameux Poème de Parmé-nide, chez la gardienne du Temple de « Dikè » « au double rrou », et surtout chez Oreste dans les Euménides (v. notre Ph. Jur. Europ.), à trars un «meson» qui préure l'«ison» propre au «dikaion» d'Aristote. Ce héros apparait enfin dans le mythe orphique de la naissance du droit et de la cité, tel que l'expose le récit virgilien des Géorgiques (v. notre Humanisme, I et II). Il montre l'accomplissement des facultés poiétiques sous le règne augustéen, par la création du discours, du «logos», qui est autant «mesureur» que les arpentages et les s d'architecte dont la culture mythique étrusque a préparé les repères. La loi, corde de la lyre, symbole du «nomos» juste, vibrera ainsi à l'unisson des autres selon le «metron» qui donne son rythme à l'égalité et qui confère leur harmonie secrète et plus haute aux déséquilibres naturels
Seule une « équité » qui dépasse toute égalité de simple mesure et qui adopte, au-delà d'une relation d'échange, l'absence de mesure ou le non-mesurable de la présence de chacun (inspirant les législations archaïques) rend compte de ce premier moument de la justice auquel le héros attribue une dimension sacrée Dans le prolongement d'une telle justice, se situe l'iconographie symbolique nourrie de mythes helléniques et gravitant autour de l'équile inégal qui a envahi l'imaginaire occidental (Jean-Paul, Keats, Saint-Exupéry); mais ce sont principalement les dirses réactions des héros modernes qui doint retenir l'attention. Ils marquent un rejet parfois véhément et désemparé de toute forme de contrôle s'exerçant sur leur vie et étouffant leur liberté ou la détournant de l'essentiel, et qui redoutent cette injustice suprême d'une égalité écrasant et humiliant la dignité. Dans le domaine littéraire, ce seront aussi les exemples de l'injustice engendrée par certaines pratiques de l'égalité sans normativité extrinsèque, concernant l'éducation et la culture, c'est-à-dire au mépris des valeurs qui atteignent l'homme dans sa partie la plus élevée (du Soulier de satin à Bernanos, Orwell, Anouilh, Ionesco, Asturias). Le héros est sount la victime d'une invisible oppression provoquée par une méthode irréprochable dont il ne saisit pas bien les tenants et aboutissants, une méthode qui fut jadis raillée à trars une procédure judiciaire tatillonne et soupçonneuse, et qui, sous la poussée des théories normativistes et néo-contractualistes, a pris l'expression la plus achevée de la tyrannie de l'égalité : le héros affronte de tous côtés l'équivalent de ce « culte de la méthode» dont Faguet faisait l'élément déterminant de son type psycho-esthétique de «l'incompétent» et dont traitera Valéry au Collège de France, en commentant les notes de logique de Léonard, et en réclamant des législateurs d'Europe un droit à la culture avant la lettre: orienté rs une «politique de l'esprit», «notre sourain bien», notre «justice»
Cette vérité idéale toute négati, par-delà l'égalité, (vérité d'un savoir de l'existence indépendant du savoir conceptuel, constitutif de solutions ultérieures, d'une essence donnée), cette justice apopha-tique désigne même la condition de la reconnaissance d'une identité positi élie ac la citoyenneté, ou, plus radicalement, ac la qualité de titulaire de droit, au point que l'image du héros ne se désolidarise pas d'une référence aux droits fondamentaux, d'un renvoi au statut même de personne juridique destiné à les recevoir. L'helléniste Snodgrass, repris par Cl. Mossé, obser que les cultes héroïques de la Grèce ancienne se sont déloppés dans les terres libres et sans servage où la propriété, symbole du droit primitif et déterminée par la qualité de citoyen, est reconnue. La citoyenneté qui prolonge immédiatement la personnalité juridique émerge comme celle-ci sur le fond d'une reconnaissance de l'identité du singulier (comp. notre Meta, et éth. - 14). Et c'est ce qui explique certaines ures post-kafkaiennes de héros de justice désespérés, plongés dans le drame d'une fonctionnalisation dépersonnalisante, d'un immense généricisme construit sur les stiges structuraux et systémiques de la nature humaine auto-suffisante de l'idéalisme et perdant de vue l'unicité vivante. C'est devant un tel mal de la division absolue, qu'un héros du romancier argentin Ernesto Sabato, dans L'Ange des ténèbres, n'hésite pas à demander à l'ONU le droit d'être radié de la race humaine !

La référence axiologique totale
L'élément original que forme le sentiment associé à un sens de l'identité humaine où prévaut la dimension existentielle du singulier permet de présenter le héros comme étant l'expression d'une totalité, et donc d'une indivisibilité. C'est ce qui apparait déjà lorsque l'on insiste sur son côté faible, en indiquant qu'il n'a pas l'arrogance des triomphateurs et qu'il peut s'avouer parfois blessé ou vaincu. Si l'on reconnait sa situation d'apparente faiblesse, la notion de totalité révèle mieux une identité qui n'est encore qu'abstraitement saisie. Grace à elle, l'unirsalité du singulier devient une unirsalité vérilement réelle. Tel est l'exemple constant chez les Tragiques du rôle attribué aux femmes (Antigone, Electre, Médée ; sur l'image mythique et matricielle de justice de la femme, v. notre Persona) ; tel sera le modèle du saint introduit dans la première littérature des temps médiévaux, et culminant dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, un modèle largement exploité d'ailleurs par la philosophie morale moderne (v. les études de Sciacca, de Lalle, de Guitton, ou la thèse d'Ivan Gobry).
Si le héros est lui-même un tout, s'il offre le témoignage d'une totalité archétypique, l'absolu axiologique de référence de son discours est lui-même un tout; la représentation de l'homme dont il propose la défense, la valeur de l'identité humaine qu'il désigne comme valeur de justice est donc elle aussi la traduction de cette même totalité. Ce qui laisse à penser que le droit susceptible d'entrainer, au sein de la réalité humaine, des divisions ou des séparations par exclusion devient facilement un droit injuste. Il ne peut raisonner, ni catégoriser, sur un aspect isolé de l'homme, qu'en considérant tout autre aspect possible et présumable, quoiqu'unique, et qu'en s'efforçant de ne pas le contredire ou le sacrifier. L'idée de justice directrice ou régulatrice des activités du droit puisant aux sources de l'héroïcité archaïque connait bien la portée de cette valeur résolument intransigeante de la totalité.
Mais si la totalité renvoie donc à une faiblesse qui explique l'attitude d'humilité du héros, cette faiblesse s'entend mieux d'une sorte de passivité. Or la passivité ici ne signifie pas l'absence d'action mais suppose une forme d'action supérieure (le sage héros stoïcien le sait, comme le religieux pratiquant, au siècle des héros du Portique, les Exercices d'un saint Ignace, qui maniait l'épée à d'autres heures). Le « laisser être » (théorisé au Moyen age par Eckhart), de résonance surtout rosminienne au XIXe s. ou même heideggérienne en ce XXe s., trou là son ancrage mythique et sacré.
C'est ce qui oblige au sein de la totalité humaine (et selon une interprétation qui peut se recommander d'Augustin et de Rosmini) à reler la volonté. Le héros est un personnage volontaire qui tend à représenter et à encourager une humanité volontaire. Mais cette volonté est celle d'une passivité confondue ac l'action la plus haute du témoignage, qui est de patir devant la vérité et de lui sacrifier actiment tout ce qui ne lui correspond pas. De plus, l'ital. virtù fréquemment utilisé pour définir un héros, de type il est vrai sount stoïcien, peut n'être pas compris (v. contra : P.-H. Simon), si le mot désigne l'actualisation ou l'accomplissement des potentialités les plus élevées ; le mot est nettement anti-conntion-naliste et il a un sens ontologique profond, par intégration à l'éthique du naturalisme et de l'eudémonologie hellénique, qui n'est pas le sens tout nominaliste et pré-hégélien, de rôle ou de fonction qui «réussit», que lui donne Machial. Etre rtueux, c'est sortir les potentialités de la nature de leur sommeil et les réaliser tout entières.
Et dans cette démarche volontaire et passiment acti qui le meut en son intégralité, le héros est capable de conrtir les énergies de l'injustice qu'il discernerait en lui, ou du moins de les neutraliser et de les diriger sans les anéantir. Car s'il est un héros dès lors « total », il n'a pas la prétention de s'affirmer à trars la seule dimension de la justice. Contrairement au «sur-homme», à «l'homme d'exception», il ne se met pas en opposition ac une autre partie de lui-même jugée inférieure et dégradante. Ses forces bonnes ou mauvaises essayent de conrger rs la même polarité de justice. Le héros n'est certainement pas un «moraliste ». Il fuit les remarques et les plaintes, les objurgations et les menaces des doctrinaires et des suspicieux. Parfois même, ses immoralités (et surtout s'il est un «saint» corrompu, chez Graham Greene), peunt heurter le sens commun — sans aller jusqu'au « beau crime » cornélien, au sadisme pénal (le Saint Jean Genêt de Sartre), ou à la beauté méphistophélesque de l'injuste qui fascine Bataille et Cio-ran, ou à la morbidité de l'esthétique du coupable dépassant ses





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