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ECONOMIE

L’économie, ou l’activité économique (du grec ancien οἰκονομία / oikonomía : « administration d'un foyer », créé à partir de οἶκος / oîkos : « maison », dans le sens de patrimoine et νόμος / nómos : « loi, coutume ») est l'activité humaine qui consiste en la production, la distribution, l'échange et la consommation de biens et de services. L'économie au sens moderne du terme commence à s'imposer à partir des mercantilistes et développe à partir d'Adam Smith un important corpus analytique qui est généralement scindé en deux grandes branches : la microéconomie ou étude des comportements individuels et la macroéconomie qui émerge dans l'entre-deux-guerres. De nos jours l'économie applique ce corpus à l'analyse et à la gestion de nombreuses organisations humaines (puissance publique, entreprises privées, coopératives etc.) et de certains domaines : international, finance, développement des pays, environnement, marché du travail, culture, agriculture, etc.


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La recherche désespérée d'un espace public

La recherche désespérée d'un espace public : Economie Europeneana



Pourquoi un chapitre sur l'inexistence d'un espace public dans un livre consacré A  la naissance de l'Europe démocratique?


L'espace public est un des attributs de la démocratie, et l'usage croissant de ce mot accrédite l'idée selon laquelle l'Europe politique existerait déjA . La nécessité de débats politiques sur l'Europe, rappelée régulièrement par les médias, les élites et les hommes politiques, afin de combler le - déficit démocratique -, est devenue un leitmotiv singulièrement récurrent depuis Maastricht. Chacun a le sentiment, A  juste titre, que la conscience politique de l'Europe dépend en bonne partie d'une augmentation des débats où se mASlent d'ailleurs indifféremment opinions, décisions et informations. Dans la tradition volontariste européenne, on souhaite alors créer au plus vite le cadre symbolique de ces échanges, c'est-A -dire un espace public '. Et plus l'on parle d'un espace public européen, plus la confirmation de son existence ou de sa prochaine apparition devient une évidence. Exemple typique de méthode Coué : en surestimant l'existence de cet espace public, donc d'un certain niveau de débat politique commun A  l'Europe, on sous-estime les difficultés auxquelles se heurte l'installation de celui-ci.
Que faut-il entendre par espace public? J'ai essayé d'en donner une définition simple : - Il s'agit d'un espace symbolique où s'opposent et se répondent les discours, la plupart contradictoires, tenus par les différents acteurs politiques, sociaux, religieux, culturels, intellectuels, composant une société.2 - La mise en place et le - fonctionnement - d'un espace public requièrent du temps, un vocabulaire et des leurs communes, une reconnaissance mutuelle des légitimités et des intentions au-delA  des divergences; une vision suffisamment proche des choses pour discuter, s'opposer, délibérer.
Un espace public est donc ant tout le résultat d'un processus lent, rarement maitrisé dans la mesure où personne ne peut volontairement obliger les différents acteurs A  s'exprimer et A  débattre, ni les différents citoyens A  écouter, s'intéresser et participer. On ne décrète pas l'existence d'un espace public comme on organise des élections. On en constate l'existence. L'espace public ne relève pas de l'ordre de la volonté. Il symbolise simplement la réalité d'une démocratie en action, c'est-A -dire d'une démocratie où l'expression contradictoire des informations, des opinions, des intérASts et des idéologies constitue le lien politique reliant des millions de citoyens anonymes, leur donnant le sentiment de participer effectivement A  la politique. Si l'on peut volontairement instituer la liberté d'opinion, la liberté de la presse, la publicité des décisions politiques, cela ne suffit pas A  créer un espace public. Surtout A  l'échelle de l'Europe. Il faut non seulement des informations publiques, une publicité des débats, mais surtout une participation des acteurs concernés, des opinions publiques, donc des individus. Rien de pire pour la démocratie quand les citoyens - décrochent -. Il n'y a donc pas d'institutionnalisation possible d'un espace public. C'est en cela que l'espace public est tout A  la fois le fruit du fonctionnement de la démocratie pluraliste et sa première condition d'existence, sa force ou sa fragilité structurelle exprimant la vitalité d'un système politique. La mode dont ce concept est aujourd'hui l'objet traduit parfaitement le ralliement A  la démocratie que viennent de faire, en quinze ans, les élites intellectuelles et culturelles.
Il faut en effet rappeler que le modèle démocratique pluraliste qui, depuis les années 80, est l'objet d'un consensus en Europe, comme il ne le fut jamais dans l'histoire, a été considéré entre 1930 et aujourd'hui, et surtout entre 1947 et 1977 avec le poids du marxisme, la guerre froide et les oppositions idéologiques, comme un concept de - droite -. On opposait la démocratie - formelle - bourgeoise A  la démocratie » réelle - plus ou moins socialiste. Et dans cette bataille idéologique apre, personne ne parlait d'espace public. Les mots dominants du vocabulaire politique étaient : pouvoir, conflits, contradiction, intérASts de classe, aliéna-don, idéologie.
L'espace public suppose au contraire l'existence d'individus plus ou moins autonomes, capables de se faire leur opinion, non - aliénés aux discours dominants -, croyant aux idées et A  l'argumentation, et pas seulement A  l'affrontement physique. Cette idée de construction des opinions par l'intermédiaire des informations et des leurs, puis de leurs discussions, suppose aussi que les individus soient relativement autonomes A  l'égard des partis politiques pour se faire leur propre opinion. L'espace public est en quelque sorte antinomique avec une politique réduite A  l'affrontement entre deux ou trois partis de masse fortement structurés, et A  l'égard desquels les citoyens perdent leur libre arbitre. L'existence d'un espace public traduit toujours une certaine autonomie de l'individu, et c'est pourquoi on y trouve les caractères centraux de la démocratie : l'importance reconnue aux opinions, A  leur expression, A  l'argumentation, aux débats d'idées. L'histoire n'est plus seulement celle des intérASts, mais aussi celle des opinions et des arguments, grace auxquels le conflit se vit sur le mode communicationnel. Bref, une logique idéaliste de l'histoire, et non matérialiste.
En un mot, avec le concept d'espace public, c'est la légitimité des mots qui s'impose contre celle des coups, des ant-gardes et des sujets de l'histoire. C'est l'idée d'une argumentation possible contre le règne de la violence libératrice, l'idée d'une reconnaissance de l'autre, et non sa réduction au statut de - sujet aliéné -. Exigeant l'existence d'individus autonomes capables de penser un ordre politique autre que celui de la stricte reproduction de leurs intérASts, l'espace public est le symbole de la démocratie pluraliste. En moins de vingt ans, ce mot est devenu A  la mode, sorte de symbole de la - relégitimation - de la démocratie. Aujourd'hui il est A  l'horizon de l'Europe politique.
Pourquoi n'y-a-t-il pas encore d'espace public européen ? Parce que les conditions historiques qui ont présidé A  son apparition au sein des différents Etats-nations depuis le xvm' siècle ne sont pas encore réunies : cet espace public existera un jour mais il est prématuré, voire dangereux, de croire en son existence pour aujourd'hui ou dans les jours prochains. On ne peut faire l'histoire A  l'envers, transférer artificiellement les conditions d'apparition et le rôle de l'espace public, des Etats-nations hier, A  aujourd'hui au sein de l'Europe. C'est oublier que les espaces publics nationaux ne se sont pas développés n'importe comment, requérant A  chaque fois du temps, en prenant des formes différentes selon les traditions culturelles, religieuses, politiques, et au travers de longs conflits.
Demain, un jour, il y aura un espace public quand la forme démocratique aura pris corps, quand il y aura une réelle participation collective des peuples A  son fonctionnement, quand les citoyens auront trouvé le moyen de contourner les handicaps de l'absence de langue commune et auront également assez d'intérASts communs pour débattre, écouter, se respecter. Mais cela prendra du temps pour que ce soit A  l'échelle des citoyens et pas seulement A  celle des élites. Cela peut paraitre utopique, comme pouit paraitre utopique dans la France de 1880 l'idée de suffrage universel pour tous les citoyens.
Rien ne sert de rASver l'existence d'un espace public européen dans les bribes d'échanges qui mASlent la politique, des mesures culturelles ou scientifiques, les coopérations de journaux, de films. Si tout cela est essentiel, cela n'a rien A  voir avec un espace public qui représente autre chose que des échanges économiques, politiques ou culturels. Si les échanges suffisaient A  faire un espace public, celui-ci existerait en Europe depuis la création de la Ligue hanséatique.
S'il n'y a pas d'espace public en Europe, que reste-t-il ? Un espace économique, progressivement un espace juridique et politique, ce qui est déjA  un bel exploit en une génération. La création progressive d'un espace politique sur lequel interviennent les hommes politiques, les fonctionnaires, les journalistes, progressivement les chefs d'entreprise et les intellectuels, est un progrès, mais il manque encore pour le moment la participation effective des citoyens, condition d'apparition d'un espace public. L'inexistence d'un espace public européen offre une leA§on de modestie et montre ce qui manque A  l'Europe : la prise en compte des facteurs historiques, linguistiques et anthropologiques, sous-estimés au nom du modernisme et du rationalisme politique. Avec l'idée d'un espace public, c'est finalement l'histoire, la vie quotidienne, le rien de tous les jours, les habitudes, les traditions et l'identité d'une société qui se manifestent. Et l'Europe est loin d'en AStre lA . A trop faire semblant de trouver une unité et une identité, on risque de susciter une réaction anti-européenne, non pas de la part des élites, mais des opinions publiques qui depuis trente ans sont - embarquées - dans l'histoire européenne, plus qu'elles n'en sont les acteurs.
Depuis toujours, on - surfe - avec un demi-consensus sur l'Europe, cela requiert de ne pas toucher A  certains symboles qui, dans chaque pays, sont constitutifs de l'identité culturelle, politique, anthropologique. Ceci signifie d'ailleurs que l'Europe est de plus en plus difficile A  construire, au fur et A  mesure que l'on passe de l'économie A  la politique, puis A  l'histoire, A  la sociologie et A  l'anthropologie. Contrairement A  ce que pensent certains, c'est l'étape la plus facile de la construction européenne qui a été franchie en un demi-siècle. Construire un nouvel espace public sera le grand enjeu - et le plus difficile - de l'Europe de demain.

1 - L'espace public, du xvin siècle A  aujourd'hui : entre l'anachronisme et la méthode Coué

En théorie politique, le concept d'espace public vient du xvin siècle avec Kant, ant d'AStre repris ultérieurement par Han-nah Arendt, puis par Jurgen Habermas ', qui contribue A  le reloriser depuis vingt ans, ainsi que par Reinhart Koselleck2.
II renvoie A  l'esprit des Lumières et n'existe qu'A  partir du moment où s'instaure la coupure entre vie privée et publique. De fait il suppose l'existence d'une vie publique et représente, par analogie avec l'agora grecque, qui en est la première expression, une sorte de place publique symbolique où s'échangent et s'affrontent les opinions raisonnées des citoyens vertueux. Il implique l'existence d'individus libres, capables d'opinions, autorisés A  les exprimer, grace A  la reconnaissance du principe de - publicité -, intéressés par les points de vue contraires aux leurs et échangeant des arguments dans un espace de discussion. Historiquement, ce modèle a l'antage de correspondre mieux au despotisme éclairé qu'aux régimes politiques directement issus de la Révolution franA§aise. S'il n'a pas eu de transcription historique précise, il a, par contre, sous-tendu une bonne partie des luttes politiques du xix' siècle en faveur de l'instauration d'un régime libéral, puis de la République, et il retrouve une actualité avec les problèmes théoriques liés A  l'instauration de la démocratie égalitaire.


Le changement radical vient, en effet, de l'instauration de la démocratie de masse, après la Première et surtout la Seconde Guerre mondiale, avec l'élargissement de l'espace public, sous la double pression du nombre de ceux qui y participent et de la diversité des problèmes débattus. Ce changement de dimension, pour ne pas dire de nature, de l'espace public au sein de l'Etat-nation rend encore plus difficile son extension au européen.
On pouit certes parler d'un espace public européen dès le xvin siècle au sens où les élites, peu nombreuses, partageaient souvent la mASme culture, le mASme langage, les mASmes leurs, si ce n'est les mASmes références, se connaissaient, aient l'habitude de se rencontrer, se respectaient mutuellement. C'est typiquement l'espace public bourgeois qu'accomne le despotisme éclairé du xvin siècle et de la première moitié du xixe siècle décrit par Haber-mas1.
Rien de able aujourd'hui où les conditions de cette homogénéité ont disparu. Dans chaque société, les catégories socioculturelles autorisées A  s'exprimer sont plus nombreuses, plus hétérogènes et en interaction les unes avec les autres. Il suffit de se rendre compte du volume d'information qui circule en une journée, par télévision, radio, journaux, du nombre d'opinions et d'intérASts émis, pour réaliser la profonde complexité du fonctionnement actuel de l'espace public. Rien A  voir avec le modèle limité et homogène d'il y a un siècle. Cet espace public est néanmoins possible au sein de chaque Etat-nation, car les facteurs communs d'identité sont suffisamment nombreux pour que le choc des discours et des intérASts ne menace pas la cohésion de l'espace public national. Il n'en pas de mASme au européen, où le partage des leurs et des intérASts communs est pour le moment insuffisant pour permettre un tel entremASlement.
Autrement dit, l'espace public européen existait chez les élites entre la fin du xvin siècle et la deuxième moitié du xix siècle2, mais l'avènement progressif de la société industrielle, puis de la société de masse, et enfin de la démocratie égalitaire, ont rendu difficile ce modèle d'espace où régnèrent Voltaire et Nietzsche.
Autre conséquence de l'instauration d'une démocratie de masse : la communication entre les espaces publics nationaux est devenue plus délicate, justement parce que, sous la pression du libéralisme économique puis politique, les nations, les Etats et les économies se sont ouverts les uns aux autres, rendant caduque la référence A  un espace public commun dont le modèle implicite était celui de la cour de Prusse, de la cité de Genève ou de Venise. Tant que l'Europe était constituée de sociétés fermées les unes aux autres, l'espace public commun était la seule ouverture possible, résultant de la réunion de ces élites qui, tout en étant identifiées A  leurs Etats, créaient cet autre espace. Aujourd'hui où tout est ouvert et en interaction, l'échelle de l'espace public reste encore, A  proprement parler, incommensurable pour le citoyen ordinaire qui, naturellement, ne raisonne pas A  l'échelle de l'Europe et n'a pas d'intérASt immédiat et régulier pour les problèmes relent de cette échelle '.
La spécificité de l'espace public de la démocratie de masse est d'AStre ouvert, conflictuel, hétérogène, lié au rôle des médias de masse. Cela introduit une rupture considérable par rapport A  la définition de l'espace public du xvin siècle qui domine encore notre imaginaire. Il n'y a pas non plus d'espace public européen, car on ne trouve pas en Europe les deux conditions historiques de son existence : une société civile et une tension entre celle-ci et un Etat. Il n'y a mASme pas d'espace politique européen, dont on verra tout A  l'heure qu'il faut commencer par lA . Il n'y a pas non plus de norme de vérité commune par rapport A  laquelle situer les arguments, ni de culture de référence commune, pas plus que de récit fondateur, en dehors d'une histoire de haine et de furie, dont il faut justement essayer de s'extraire. Non seulement les concepts (République, nation, Etat, citoyen, solidarité) n'ont pas le mASme sens, et n'appartiennent pas aux mASmes histoires, mais l'expression des idées ne se traduit pas de la mASme faA§on d'une langue A  l'autre. Comme il n'y a pas de point de vue européen, les idées doivent en permanence AStre décodées d'un langage politique A  l'autre. La rapidité de communication joue ici un mauis tour, en accentuant l'impression d'une immédiate compréhension.
La mise en place avec l'Europe démocratique d'un espace politique, beaucoup plus limité que l'espace public parce que centré, comme son nom l'indique, sur les seuls problèmes politiques, serait préférable. Les difficultés liées A  son émergence permettraient de voir - en creux - celles qui marqueraient la naissance d'un espace public. Non seulement on raisonne par anachronisme, mais on brûle les étapes. Il a fallu plus d'un siècle en Grande-Bretagne (l'Habeas Corpus date de 1679, la Déclaration des droits de 1689)2 et en France (1789) pour que l'espace politique et l'espace public se constituent par une interaction lente, conflictuelle, et l'on voudrait reproduire le processus en trente ans.
La seconde différence entre l'espace politique européen d'aujourd'hui et celui du xvin siècle concerne le statut de l'universel. La force du modèle démocratique est son universalisme -qui s'adresse A  tous les hommes sans distinction de peuple, de race -, comme le dit le Petit Robert.
Mais aujourd'hui, cet universalisme occidental est contesté. Il a été dominateur pendant quelques siècles et, s'il demeure une force d'émancipation, il est aujourd'hui contesté par d'autres systèmes philosophiques, du marxisme aux fondamentalismes religieux, en passant par toutes les formes d'autoritarisme. De plus, il a fallu beaucoup de guerres pour que cet universalisme idéal du xvin' siècle s'intègre dans des réalités anthropologiques et culturelles différentes, car il était au départ étroitement lié au strict modèle européen. Par un effet de boomerang, cet universalisme a dû accepter un certain relativisme historique, ant d'AStre de nouveau un ferment de liberté dans le monde, mais selon des modalités qui lui échappent. En un mot, l'universalisme européen a gardé toute sa force, mais A  condition d'intégrer la spécification des contextes géographiques et anthropologiques, différents du modèle original. De plus, l'universalisme politique du xvin' siècle était d'autant plus puissant qu'il restait au des principes et A  celui d'une vision finalement historisante de l'Europe et de l'histoire. En cette fin du xx' siècle, non seulement cet historicisme est contesté, mais il faut reconnaitre qu'au sein de l'Europe elle-mASme, le poids des identités nationales le remet en cause. Le projet d'espace politique européen universaliste, extrapolé du modèle du xvin siècle, bute sur les contradictions liées A  l'application antérieure de ses principes.
La référence A  l'universel change de sens quand on passe A  un régime de démocratie de masse, et surtout quand on se trouve dans un monde géographiquement fini. Ce qui n'était pas le cas au xvin siècle. Au fond, et ceci est paradoxal, la vision universaliste est plus difficile A  maintenir aujourd'hui, quand il faut l'appliquer A  un monde fini et physiquement visible chaque jour par l'intermédiaire de nos télévisions.
Un exemple suffit A  montrer la difficulté du statut de l'universalité, celui des - droits de l'homme -. Il est A  la fois l'accomplissement de cet universalisme et, aujourd'hui, le point de ralliement de toute la philosophie politique européenne, le -SMIC- sur lequel les régimes démocratiques européens se retrouvent. Et que constate-t-on A  l'occasion de la Yougoslavie, et plus généralement de tous les problèmes douloureux liés aux déplacements de populations entre les deux Europes depuis la fin du communisme ? L'extrASme difficulté A  mettre en place une politique fondée sur ce principe. - On ne fait pas une politique avec les droits de l'homme -, ait coutume de dire Raymond Aron dans les années 70 au moment où ce thème ralliait progressivement toutes les élites. Ce que voulait dire Raymand Aron avec cette formule, qui en choqua plus d'un, c'est qu'il n'y a pas, dans ce principe universaliste et subversif des droits de l'homme, de quoi fonder une politique au sens d'un projet positif. L'universalisme des droits de l'homme est fondamental dans une phase d'opposition, tout autant que dans celle de la construction du cadre démocratique, mais il est trop loin des idéologies et de ce qui structure positivement l'action des hommes pour pouvoir AStre directement un principe d'action politique. On trouve lA  en condensé, avec le thème des droits de l'homme ou celui de la constitution de l'espace politique européen, et a fortiori de l'espace public, la contradiction fascinante de l'Europe : la nécessité d'un universalisme politique pour fonder son projet, en mASme temps que l'impérieuse nécessité de l'inscrire dans un relativisme historique.
Comme l'a bien dit Pareto, ainsi que la plupart des auteurs qui ont réfléchi A  l'émergence du modèle démocratique entre la fin du xixe et le début du xx' siècle, l'obligation d'obtenir l'assentiment du plus grand nombre est un frein considérable A  une action de changement rapide. En un mot, le régime élitiste est plus libre de ses mouvements, mASme si ce qu'il gagne en autonomie doit ensuite AStre négocié en terme d'assentiment populaire.

2 - L'impossible analogie

L'Europe ne réunit, pour le moment, ni les signes d'existence d'un Etat-nation, ni les leurs communes, ni l'histoire susceptibles de donner naissance A  un espace public. Pas dantage d'unité de l'action politique, pas d'opinion publique européenne ou de médias européens rendant compte de la politique européenne A  une opinion publique européenne.
Cinq différences apparaissent entre l'espace public national et son extension A  l'espace public européen.
La première est d'ordre historique. Chaque espace public national s'est constitué au travers d'un processus historique complexe, parfois violent, sur deux siècles. Il parait donc difficile d'accélérer l'histoire et de favoriser l'émergence d'un espace public dans un délai très court.
D'autre part, l'espace public depuis le xvin siècle est indissociable d'un combat pour l'instauration d'un nouveau modèle politique, la démocratie. Où est le nouveau modèle politique qui enflammerait les Européens, si ce n'est l'extension et le raffermissement du modèle démocratique déjA  au cœur du modèle européen?
Troisièmement, l'instauration de l'espace public démocratique n'est pas seulement lié A  une lutte politique, mais aussi A  une transformation radicale de l'économie, qui a mis l'individu au centre du système économique, favorisant ainsi l'individualisation du trail, la contractualisation des relations professionnelles et finalement la revendication de l'instruction. Où sont aujourd'hui les prémisses d'un nouveau modèle économique? L'Europe ressemble plus A  un grand marché, et ne présente pas de rupture avec le modèle économique antérieur.


L'espace public peut-il alors avoir la mASme signification d'émancipation communicationnelle et démocratique?
Mais les vertus du principe de publicité, d'expression, de délibération au cœur du modèle d'espace public n'ont pas le mASme statut hier et aujourd'hui. Résultats d'une lutte acharnée dans le cadre historique de la constitution d'espaces publics nationaux, elles sont aujourd'hui une donnée de base - naturelle -. Cela change le statut normatif de l'espace public européen.
La deuxième grande différence concerne les notions de frontières et de fermeture. Hier, les espaces publics se sont constitués au sein d'unités politiques fermées qui n'étaient pas toujours des Etats-nations, mais où, en tout cas, dominait le principe de fermeture. C'est mASme pour lutter contre ce principe de fermeture que les premiers philosophes et hommes de lettres, intellectuels dirait-on aujourd'hui, ont appris A  communiquer, préurant, entre le xvin et le xixe siècle, une sorte d'espace public européen dont rASvent de s'inspirer ceux qui aujourd'hui parlent de l'Europe des régions, des villes ' Mais cet espace public était limité en nombre de participants et surtout en nombre de sujets soumis A  la délibération.
Aujourd'hui, le point de départ est exactement inverse. Les frontières économiques ont disparu, les échanges marchands sont massifs, la communication omniprésente, les réglementations communautaires. Bref, l'ouverture l'emporte largement sur la fermeture. A la limite, surtout avec l'effondrement du communisme en Europe de l'Est et en URSS, il n'y a mASme plus de principe de fermeture, jusqu'A  Vladivostok. Les oppositions ne se trouvent plus A  l'extérieur, mais A  l'intérieur de l'Europe. Comment peut alors se constituer un espace public qui par nature suppose cette distinction entre intérieur et extérieur?
La troisième différence concerne la question de l'identité, sans laquelle il n'y a pas non plus d'espace public. Ne peuvent s'exprimer, communiquer, s'opposer au sein d'un espace public que des acteurs identifiés. La disparition des frontières rend plus délicate cette question de l'identité dont la transcription est le citoyen. Généralement, un espace public de pair avec une citoyenneté issue de l'existence d'une société civile et d'une frontière nationale. Le rapport citoyen-nation est fort. Or, l'Europe n'est pas encore une société politique, mais une somme de sociétés politiques aux caractéristiques différentes, et n'a pas de frontières, si ce ne sont celles de la CEE appelées, avec l'élargissement, A  AStre repoussées régulièrement. C'est une chose d'AStre citoyens européens, c'en est une autre d'avoir suffisamment de points communs pour échanger. On retrouve ici le facteur essentiel du temps, nécessaire A  l'émergence d'un espace public. Le temps qui, comme toujours, manque A  l'Europe. Il ne suffit pas d'un espace ouvert pour qu'il y ait un espace public, mASme si toutes les libertés sont réunies. On le voit bien lors des élections européennes au Parlement de Strasbourg. Dans la plupart des pays, les élections européennes ne sont qu'une projection des vocabulaires et des problèmes nationaux. Ceci est d'autant plus vrai que les députés sont élus sur des étiquettes nationales et se redistribuent ensuite ultérieurement dans le vocabulaire de l'hémicycle du Parlement européen. Autrement dit, l'Europe donne naissance A  des débats au sein des Etats-nations mais ne fournit pas encore le vocabulaire, et a un débat politique qui se prendrait lui-mASme comme cadre de référence. Marc Abélès, A  la suite d'une étude ethnographique du Parlement européen, montre comment celui-ci ne répond pas aux canons du débat démocratique dans un système représentatif, tant le maintien des cultures nationales, d'une part, et des règles administratives et institutionnelles de fonctionnement, d'autre pan, interdit tout débat réellement commun. Le Parlement apparait comme une réunion d'experts plutôt que comme le théatre de passions politiques.
- La pluralité des langues, la nécessité de passer au filtre des interprètes impliquent un mode de discours qui contraste avec la rhétorique politique traditionnelle. Face aux temps de parole limités, l'orateur ne fait plus que résumer les conclusions d'une démarche qui s'est déroulée dans des lieux clos et fermés aux non-spécialistes. -
Quatrième différence : l'absence de leurs communes pour fonder un espace public.
Certes, il existe, et sans doute plus que sur d'autres continents, des leurs communes, expliquant d'ailleurs que la - communauté - de la CEE ait pu se faire si vite, mais cela ne suffit pas A  constituer un espace public spécifique, car il faut pour cela des règles et des références autres que celles existant au sein des espaces publics nationaux. L'Europe ressemble pour le moment dantage A  une juxtaposition de leurs existant au sein des espaces publics nationaux qu'A  une vraie création. Les cadres culturels, cognitifs, se mettent en place, mais n'ont pas encore donné naissance A  des expressions. Aucun groupe social ne trouverait - naturel -, légitime ou commode d'entamer une discussion au européen. MASme les paysans ne conA§oivent l'Europe que comme un espace politique, un lieu de négociation et de rapports de force, jamais un cadre d'expression. Pour ce qui concerne - l'expression -, c'est-A -dire une relation moins stratégique, chaque paysannerie se retourne naturellement vers son espace public national. Il en est de mASme pour la pASche. L'Europe peut AStre une ressource, un lieu de conflits, d'affrontements, de négociations, elle n'offre pas assez de points communs culturels, de styles, d'identités, de symboles pour que des populations, appartenant aux différents Etats-nations, y voient la naissance de l'espace public.
Quant aux deux seules leurs réellement communes A  l'Europe, la nation et le christianisme, elles sont, on l'a vu, peu lorisées car A  l'origine d'innombrables conflits. Il a fallu deux siècles en Europe pour constituer - contre Dieu »> un espace public, pourquoi le réintroduire aujourd'hui, mASme si ce sont probablement les leurs chrétiennes laïcisées qui constituent le fond naturel commun le plus fort en Europe? La mASme réserve entoure la référence A  la nation. Celle-ci a été l'occasion de trop de conflits, et la construction de l'Europe se traduit en outre par une telle réduction de souveraineté des nations qu'il est difficile d'en faire un point de référence. MASme si le nationalisme et la religion constituèrent les leviers sur lesquels les pays de l'Europe de l'Est ont constitué les bases pour lutter contre le communisme. Mais dans le discours moderniste dominant A  l'Ouest, beaucoup voient dans la religion et la nation un élément du passé.
Cinquième différence : l'absence de langue commune. Cela ne facilite pas non plus la constitution de cet espace public, chacun se souvenant du rôle des affrontements linguistiques dans l'histoire de l'Europe. Dès lors que les uns et les autres ne parlent pas la mASme langue, comment organiser un dialogue?
Cette limite se redouble de conflits linguistiques internes. Ainsi la France a-t-elle refusé le 5 novembre 1992 de signer la convention européenne des langues régionales ou minoritaires mise au point par le Conseil de l'Europe, arguant du fait que cette convention allait A  rencontre de - l'identité républicaine - et de la Constitution qui précise, depuis juin 1992, que - la langue de la République est le franA§ais ' -.
Pour le moment, en dehors des nécessités liées A  la vie économique - seule réalité transnationale -, la plupart des expressions se font au sein des espaces publics nationaux. Qui peut croire que des Italiens, des Anglais, des Grecs, des FranA§ais, des Allemands, ont, au de la vie quotidienne, suffisamment de représentations, de souvenirs communs, pour avoir envie de dialoguer en commun? Ce n'est pas parce que les modes de vie, les modes de consommation et les régimes politiques se ressemblent qu'existe un désir de vivre ensemble. Ce qui continue de séparer les peuples de l'Europe, pour une communication autre qu'économique et politique, a trait au temps et A  l'espace. C'est-A -dire A  l'essentiel, une anthropologie.

3 - La longue marche vers l'espace public européen

La difficulté de l'Europe est de réunir des peuples qui sont déjA  inscrits dans une logique démocratique. Il faut donc leur offrir autre chose que ce A  quoi ils sont déjA  habitués, et cet autre chose ne se - fabrique - pas facilement. Ceci oblige A  rappeler la différence essentielle qui sépare espace commun, espace politique et espace public. Pour le moment on n'est qu'au premier stade. C'est mélanger les mots que de voir dans l'espace commun un espace politique, ou un espace public.
L'espace commun au sens d'un espace d'échanges est la condition préalable d'apparition d'un espace public, et indique par lA  mASme le niveau de conscience et de représentation où en est actuellement l'Europe. Un espace commun, c'est déjA  beaucoup en un demi-siècle, surtout quand celui-ci est A  géométrie riable avec l'intégration successive de plusieurs pays. L'espace public est un lieu symbolique de cohabitation de différentes communautés : il suppose l'identité de plusieurs communautés, donc l'existence de plusieurs espaces communs, la capacité A  mettre en relation ces différentes communautés, et l'intérASt réciproque A  avoir un langage commun. L'espace public est donc différent de l'espace commun. Il implique une certaine distanciation par rapport A  l'espace commun qui, trivialement, symbolise surtout les interactions quotidiennes. L'espace commun est spatial, physique, tandis que l'espace public est symbolique et non physique. Pour le moment, l'Europe est un espace commun, pas un espace public. Pour le devenir, eue devra d'abord se constituer en espace politique. Tache bien délicate puisque Michel Foucher rappelle que - la contradiction géopolitique fondamentale de l'Europe est de compter plus de nations ou d'entités ethno-linguistiques A  vocation nationale - une cinquantaine - que d'Etats - trente-trois ' -.
A ce titre, l'étendue et l'ambition du projet européen rappellent étrangement nombre de débats plus anciens liés aux modèles politiques et religieux de l'Europe entre le xir" et le xvir* siècle. Non seulement on veut une Europe démocratique, sans grande réflexion sur la tradition de la société civile et ses fondements religieux, mais aussi on réduit le plus souvent le projet politique A  ses dimensions technocratiques. Comme si l'impasse sur les filiations permettait de les éliminer. La violence du débat idéologique gauche/droite pendant un demi-siècle, renforcée par la guerre, n'a guère été propice A  un trail de réflexion historique sur les fondements théologico-politiques du modèle démocratique. Ceci AStre possible aujourd'hui. L'Europe est A  peine une communauté politique, pas encore une société civile, condition préalable de constitution de l'espace public.


Quant A  l'espace politique, on peut espérer qu'il se constitue synchroniquement A  la société civile. Avec ce handicap, maintes fois souligné depuis le début du livre, que les facteurs sociologiques, économiques et anthropologiques, conditions de la société civile, évoluent plus lentement que la société politique.
Pour ce faire, il faudra que la communication ait rapproché les différents peuples. Mais attention : l'arbre de l'information ne doit pas cacher la forASt des opinions en voie d'élaboration. Ce qui veut dire que l'abondance des informations ne doit pas AStre confondue avec la lenteur de constitution des opinions.
C'est en cela que l'expérience européenne est inédite dans l'histoire de la démocratie politique; elle met en cause le schéma classique de la communication en le prenant A  l'envers : la communication est ici en ance sur les opinions.
Tout part de la -société civile-, qui est une des plus vieilles notions de la théologie puis de la philosophie. Pour Dominique Colas, l'expression - société civile apparait au milieu du xvisiècle, comme un calque du latin societas civiles qui est lui-mASme une des traductions possibles de koinonia polilika, communauté politique, que l'on trouve chez Aristote. Chez celui-ci, il s'agit de la forme la plus élevée de la communauté : elle englobe les autres et elle a le plus de leurs ' -. Ce terme joue, de saint Augustin avec la cité de Dieu et la cité terrestre, A  Hegel puis Gramsci et tout le discours politique contemporain, un rôle essentiel2, rappelant qu'ant l'époque moderne, c'est-A -dire ant l'apparition de l'Etat, il existait des sociétés civiles dans les communautés politiques.
Quelles que soient les définitions de la société civile on retrouve l'idée de communauté politique, de citoyen, de lien social efficace, de représentation, de conscience de soi et de rapport au politique. Si la société civile - en dehors du sens qu'elle ait au xvir" siècle où elle signifiait société politiquement organisée, par opposition A  l'état de nature - est toujours une condition préalable A  l'émergence de l'Etat on constate aussi, surtout pour l'Europe, qu'elle a une autre filiation essentielle : la religion. Avec une histoire divisée A  partir de la Réforme qui redéfinit les rapports entre la cité de Dieu et la cité terrestre.
Progressivement, au couple société civile-état de nature, se substituer dans la pensée politique le couple société civile - Etat, avec l'opposition classique entre Hegel, qui voit dans l'Etat la condition de la société civile, et Marx, pour qui la société civile prédomine. A partir du xix' siècle, deux traditions qui joueront un rôle important pour l'Europe s'opposent autour du concept de société civile. A l'Ouest, le couple Etat-laïcité sans référence religieuse entre les deux, alors qu'A  l'Est, la religion joue un rôle essentiel entre la société civile et l'Etat. Cette différence historique dans la constitution de la société civile exerce une influence jusqu'aujourd'hui dans la manière dont la religion a joué un rôle dans la lutte contre le communisme. Et dans le rapprochement entre les deux Europes, on voit tout ce qui sépare la tradition - catholique - de l'Ouest de la tradition protestante de l'Est où prédomine un autre chemin entre Etat, société civile et cité de Dieu.
Pourquoi ce détour par la société civile ? Pour rappeler tout ce qui manque aujourd'hui A  l'Europe, en terme de réflexion philosophique ou plutôt théologico-politique, puisque l'on fait volontiers comme si les dimensions théologiques et religieuses A  l'origine de ce mot, aujourd'hui A  la mode, n'aient plus qu'un intérASt historique et culturel, alors qu'elles continuent A  structurer une bonne partie de notre anthropologie politique. Le déficit européen porte autant sur la faiblesse de réflexion A  propos des rapports entre société civile et Etat qu'entre les rapports entre cité terrestre et cité divine. Plus exactement, on a cru, A  tort, que le schéma politique laïc et rationnel dominant aujourd'hui en ait fini avec la question des référents transcendantaux, alors mASme que le modèle démocratique laïc est inséparable d'une histoire politico-religieuse qui, pour avoir disparu dans sa forme classique, n'en est pas moins fortement présente dans les référents culturels.
A vouloir mettre entre parenthèses le poids des facteurs religieux dans la constitution des sociétés civiles, on en arrive A  une vision trop - plate - de la réalité. C'est un peu mutatis mutandis, comme les tenants de la psychologie behavioriste qui, en réaction contre la découverte de l'inconscient, et par peur d'AStre entrainés trop loin, ont souhaité pendant près de deux générations limiter la connaissance de la psychologie humaine aux seuls comportements des sujets. On est dans le mASme processus avec les racines théologico-politiques de la plupart de nos concepts politiques. Retrouver ses racines ne signifie pas remettre les religions - au pouvoir -.
La faiblesse actuelle de la société civile européenne se manifeste également dans l'absence de - représentation -, d'images et de symboles, de l'Europe elle-mASme. Sauf A  admettre que le collage des différentes sociétés civiles nationales suffise A  créer une nouvelle représentation.
Quant au deuxième sens du mot représentation, le sens politique, aussi légitime que soit la représentation assurée par le Parlement, il ne suffit pas A  créer une représentation politique de l'Europe, car le schéma des représentations politiques que nous avons en tASte est calque sur un schéma national. Il n'y a pas actuellement de matérialisation de l'idée d'une - volonté générale de l'Europe -.
Autrement dit, la - mécanique - représentative est en ance sur les conditions socioculturelles qui lui donneraient sens. On sait ce qu'il faut faire pour organiser une représentation démocratique, mais le substrat socioculturel donnant sens A  cette représentation - A  savoir l'existence d'une société civile - fait défaut. C'est le mASme problème que pour la communication et les représentations: les informations et les techniques de communication sont en ance sur l'état des opinions et des représentations.
De plus, le modèle de représentation construit par analogie avec les modèles de représentation politique au sein des Etats-nations a lui-mASme ses limites. En effet, la distinction classique entre la loi votée par le Parlement et l'application de celle-ci par l'administration n'est pas applicable A  l'Europe. Il y a le - tampon - des Etats-nations, et de plus il n'y a pas d'administration européenne s'adres-sant directement au niveau des citoyens. Quelles sont finalement les seules - ures représentatives européennes - ? Les grandes entreprises européennes ou américaines imtées dans différents pays. Elles renforcent la représentation d'une Europe économique plutôt que celle d'une Europe politique.
En fait, pour constituer un espace public, deux mouvements simultanés et contradictoires sont nécessaires. D'une part, l'émergence d'un cadre de références communes. D'autre part, un processus de réappropriation de ce cadre par la mise en place d'échanges. Cette double condition existe au niveau des élites et de l'eurocratie, mais n'a pas l'ampleur et la taille suffisante pour constituer un espace public.
L'avènement d'un - espace public multinational - nécessite le franchissement d'étapes liminaires. La première est l'existence de communautés nationales. La seconde, la construction d'un espace commun en économie et en politique; la troisième, la construction d'échanges entre ces communautés, avec un minimum de langage commun. Enfin les échanges contradictoires au sein de l'espace public permettent de fonder l'unité de ces différentes communautés, sur un mode symbolique et non physique. C'est en cela que l'espace public symbolise l'existence d'une communauté politique arrivée A  maturité.
VoilA  pourquoi Paul Thibaud rappelle la nécessité de respecter prioritairement les communautés politiques existantes, ant d'espérer constituer un espace public européen. - L'eurofédéralisme sacrifie les communautés politiques où peut s'enraciner le sentiment de responsabilité sans quoi la société ouverte universelle sombrera dans l'anomie revendicative, voire dans une barbarie saupoudrée de grands principes. La lidité du supranationalisme européen est ailleurs que dans une sorte de projet impérial, elle serait de loriser dans des conditions nouvelles l'expérience commune de nations qui furent les premières A  dissocier le niveau de la civilisation et le niveau de la politique, qui ont su loriser A  la fois leur proximité et leur diversité. ' -
La difficulté actuelle vient du fait que l'on confond abondance d'informations et de communications avec l'existence d'un espace public. Le volume croissant d'information sur l'Europe est interprété comme la - preuve - de l'existence d'un espace public. Mais la représentation de l'Europe, telle que l'information et la communication la forgent, ne rencontre pas forcément celle des opinions publiques et peut coexister sans la modifier pour autant. Comme on l'a vu dans le chapitre premier, si les citoyens européens ne se sont pas sentis conincus de la nécessité démocratique de l'Europe, A  l'été 1992, ce ne fut pas faute d'avoir été informés. Ceci ne prouve pas l'inutilité de l'information, mais l'importance de la - négociation intérieure - qui oppose croyance et information dans la tASte de chaque citoyen.
Le problème central de la démocratie est que les informations vont plus vite que les opinions. Ceci n'est pas un handicap, dans le cadre de la communauté politique naturelle où les opinions et des représentations complètent le tohu-bohu de l'information. Mais cela peut le devenir pour l'Europe. Car celle-ci est en ance sur les représentations2 et les cadres culturels. Le cadre naturel des représentations, des opinions et des interprétations susceptibles de relativiser le poids de l'information n'existe pas encore.
En d'autres termes, en Europe, il y a des informations, mais pas encore d'opinions.
L'Europe fait le chemin inverse de ce qui s'est passé au xvin siècle. A cette époque, on a d'abord parlé de - liberté d'opinion -, puis de - liberté d'information -, pour nourrir les opinions publiques. Aujourd'hui, avec l'Europe, il n'y a pas beaucoup d'opinions, mais beaucoup d'informations. L'erreur est de supposer le passage facile de l'information A  l'opinion.
Cette question de l'espace public illustre la faiblesse de la culture politique. Avec l'Europe, on a confondu construction d'un cadre juridique et politique et existence d'une culture politique. Ou plutôt on a cru que la création d'un cadre démocratique, avec le suffrage universel, allait créer ipso facto une culture politique. Si l'on peut passer de la culture A  l'institution des règles, l'inverse n'est pas aussi facile, ou plutôt requiert du temps. C'est ce que rappelle Jacqueline de Romilly, spécialiste de cette Grèce qui inventa la politique démocratique, et dont on souhaite désespérément s'inspirer pour faire l'Europe politique : les règles du jeu sont moins importantes que la politeia. - Les Grecs disaient politeia. Mais quand ils consacraient un ouvrage A  la politeia de telle ou telle cité, ils ne décriient pas comme nous le ferions un texte officiel : ils décriient une faA§on de vivre dans laquelle tout se tenait, les pouvoirs, mais aussi les mœurs, les pratiques, les leurs. -





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